Bernard Sévigny, 64 ans, ex-maire de Sherbrooke (2009-2017), brigue l'investiture du Parti québécois dans Richmond pour les élections du 5 octobre 2026.
Deux projets phares inachevés à la mairie : Well inc. (abandonné) et l'aéroport (zéro vol commercial en 15 ans). Un seul livré : la réforme de la gouvernance.
Depuis sa défaite : un livre de 550 pages pour blâmer médias et opposants, un mandat pour la CAQ qu'il refuse de joindre, puis un virage vers le PQ.
Sa conjointe Marie-Claude Bibeau est mairesse de Sherbrooke — une ville dont une partie se retrouve dans la circonscription de Richmond. Le PLQ parle de conflit d'intérêts. Le PQ a contacté la commissaire à l'éthique.
En 2022, le PQ récoltait 12,76 % dans Richmond. La question : Sévigny peut-il transformer un comté caquiste en forteresse péquiste?
Le parcours — du micro de TVA à la mairie
Bernard Sévigny est né le 18 décembre 1961 à Montréal. Son parcours académique est chargé : baccalauréat en science politique et français à l'Université de l'Alberta, certificat en journalisme à l'Université de Montréal, puis baccalauréat en économique, maîtrise en gestion des coopératives et doctorat en administration des affaires (DBA) à l'Université de Sherbrooke. C'est un homme de diplômes.
De 1988 à 1999, il couvre l'actualité économique et politique à TVA Sherbrooke pendant une dizaine d'années. En 2001, il fait le saut en politique municipale comme conseiller. En 2008, il fonde le Renouveau sherbrookois, un parti municipal qu'il mènera à la mairie l'année suivante.
En novembre 2009, Sévigny est élu maire de Sherbrooke par la peau des dents : 17 173 voix contre 17 051 pour Hélène Gravel — un écart de 122 voix dans une course à trois qui incluait aussi François Godbout (14 190 voix). Gravel demande un recomptage; un tribunal refuse.
Quatre ans plus tard, en 2013, c'est le triomphe : 73,39 % des voix. Dix candidats du Renouveau sont élus au conseil sur vingt sièges. À ce moment-là, Sévigny a les coudées franches.
Les bons coups — crédit mérité
La réforme de la gouvernance
C'est le seul projet structurant livré de bout en bout. En 2014, Sévigny fait adopter une réforme qui réduit le nombre d'arrondissements de six à quatre et le nombre d'élus de 19 à 14. Le vote au conseil passe 17 contre 3. Un sondage mené auprès de 808 Sherbrookois montrait un appui de 67 %, et 71 % étaient favorables à la diminution du nombre de conseillers. Le projet de loi privé est parrainé par le député Luc Fortin et approuvé par Québec. Les économies annoncées : des centaines de milliers de dollars par année.
C'est réel. C'est livré. C'est concret.
Le travail à l'UMQ
Comme vice-président puis président de l'Union des municipalités du Québec pendant 18 mois, Sévigny contribue à faire avancer trois projets de loi importants : le PL 15 sur la restructuration des régimes de retraite municipaux (2014), le PL 110 sur la négociation des conventions collectives municipales (2016) et le PL 122 sur l'autonomie municipale. Trois lois qui ont eu un impact concret sur toutes les villes du Québec. C'est du travail de fond, pas de la parade.
Le comité sur la réalité policière
En décembre 2019, la vice-première ministre Geneviève Guilbault le mandate comme coordonnateur du comité consultatif sur la réalité policière. En mai 2021, le comité dépose un rapport de 500 pages contenant 138 recommandations pour moderniser les services policiers au Québec. Travail sérieux, bien documenté, reconnu. Les recommandations sont encore largement en veilleuse en 2026 — ce qui n'est pas la faute de Sévigny.
Les angles morts — ce qui n'a pas été livré
Well inc. — le grand projet fantôme
C'est le projet phare. En octobre 2016, Sévigny dévoile Well inc. devant la Chambre de commerce : un « quartier de l'entrepreneur » sur la rue Wellington Sud. Un consortium privé composé du Fonds immobilier de solidarité FTQ, du Groupe Custeau et de SherWeb propose deux bâtiments (village vertical), un stationnement de 700 à 900 places et une place publique de 30 000 pieds carrés. La Ville signe une entente d'exclusivité avec ce consortium — sans appel d'offres ouvert.
Pour faire place au projet, la Ville commence à acheter des commerces : l'Hôtel Wellington, le Pub O'Tommy's, l'ancienne auberge Ecobeat. Le budget : 4 millions $ puisés dans les surplus municipaux. Des négociations sont engagées avec d'autres propriétaires. Le pouvoir d'expropriation est sur la table.
En face, une vingtaine d'organismes communautaires forment le Collectif pour une Well inc.lusive pour dénoncer le projet. Le conseil est divisé. Et à l'échéance de l'entente d'exclusivité, le consortium retire son offre.
Résultat : des millions dépensés en acquisitions immobilières, des commerces déplacés, et aucun bâtiment construit. Le successeur Steve Lussier lance Well Sud — une version 2.0 du même concept. Sévigny écrira plus tard que c'est un « copier-coller » de son projet. Peut-être. Mais son projet à lui n'a jamais vu le jour.
L'aéroport — 15 ans sans un seul passager
Depuis la faillite d'Air Sherbrooke en 2010, aucun vol commercial n'a décollé de l'aéroport de Sherbrooke. Sévigny en fait un cheval de bataille. En 2015, il obtient la désignation fédérale pour le contrôle de sécurité. En 2017, il annonce qu'un premier vol commercial « pourrait s'arrêter ici ». Les investissements nécessaires : 900 000 $ à court terme et 1,7 million $ à long terme.
Deux conseillers, Jean-François Rouleau et Pierre Tardif, dénoncent publiquement 100 000 $ accordés en démarchage et demandent un moratoire. Ils rappellent que le dossier traîne depuis 2012. Quand les chiffres sont présentés au conseil, les élus réclament plus de détails. Sévigny refuse de dévoiler certains montants.
En septembre 2025 — huit ans après son départ — le projet de vols commerciaux est officiellement abandonné. L'aéroport se réoriente vers Flying Whales et les vols d'affaires. Zéro passager commercial en 15 ans.
Ce n'est pas entièrement la faute de Sévigny — le marché régional est difficile, les transporteurs ne mordent pas. Mais le dossier illustre un pattern : des annonces ambitieuses, des coûts qui s'accumulent, et aucune déclaration publique de Sévigny reconnaissant que le projet était peut-être irréaliste.
Le pont des Grandes-Fourches — commencé par lui, livré par les autres
En 2015, Sévigny présente un projet de revitalisation du secteur des Grandes-Fourches évalué à 40 millions $, dont 10 millions pour le pont. En juin 2017, il soumet une version remaniée au député Luc Fortin, demandant plus d'argent au gouvernement provincial. Mais l'entente finale — 26 millions $ du Québec pour un projet total de 31 millions — n'est annoncée qu'en mars 2018, sous l'administration Lussier.
Le pont a finalement ouvert en décembre 2023, avec des dépassements importants : 8,25 millions $ en expropriations et 11,1 millions $ en décontamination. Sévigny avait initié le dossier. Le crédit de l'initiation lui revient. Mais dans son livre, il « règle ses comptes » avec Luc Fortin sur les négociations — ce qui donne l'impression qu'il est plus préoccupé par le crédit que par le résultat.
La réforme — le revers de la médaille
La même réforme de gouvernance qui figure dans les bons coups a aussi un côté sombre. Selon Évelyne Beaudin, alors cheffe de Sherbrooke Citoyen, la réforme a « véritablement nui au développement des communautés » : abolition de trois arrondissements, suppression de 1,3 million $ en postes dans la vie communautaire, centralisation des services de proximité. Les comités citoyens ont de la difficulté à obtenir du soutien de la Ville.
Et il y a la manière. Quand la Ville a mené un sondage sur la réforme, Sévigny a refusé de rendre publics les résultats avant le lac-à-l'épaule des élus. Des citoyens l'ont dénoncé en conseil municipal. Les conseillers avaient accès aux données, mais ne pouvaient pas en discuter avec les résidents de leur district. Un réflexe de contrôle de l'information qui a laissé des traces.
L'après-défaite — le long chemin du retour
Le 5 novembre 2017, Steve Lussier bat Sévigny avec 43,5 % des voix contre 32,2 % — un écart de près de 6 000 voix. Hélène Pigot de Sherbrooke Citoyen récolte 22 %. Au Renouveau sherbrookois, seuls deux conseillers conservent leur siège. Sévigny disparaît de la vie publique pendant deux ans.

En septembre 2019, il publie L'Aquarium municipal chez Marcel Broquet — 550 pages de « récit documenté sur la gouvernance municipale ». Le livre est préfacé par l'ex-ministre Martin Coiteux. Sévigny y qualifie la candidature de Lussier de « burlesque » et écrit qu'il est « grotesque qu'une personne sans expérience politique puisse viser la chaise de maire ». Il affirme que Lussier est « un néophyte sans aucune connaissance, aucune expérience, ni aucune idée de la gouvernance locale ». Il attribue en partie sa défaite aux médias. Il admet que sa dernière campagne « c'était pas la campagne du siècle ». Mais le ton général est celui d'un homme qui estime avoir eu raison sur tout et qui n'a pas digéré le verdict.
La Tribune et Radio-Canada notent qu'il « règle ses comptes » avec ses détracteurs. Lussier réagit : « Triste que M. Sévigny soit resté amer de sa défaite. »
L'éléphant dans la pièce — le conflit d'intérêts Bibeau
Bernard Sévigny est le conjoint de Marie-Claude Bibeau, mairesse de Sherbrooke et ex-ministre fédérale libérale. La circonscription de Richmond, après la refonte de la carte électorale, inclut désormais l'arrondissement de Brompton — qui fait partie de la ville de Sherbrooke. Un député provincial de Richmond serait donc en interaction constante avec la Ville de Sherbrooke sur les dossiers de cet arrondissement. Et la mairesse de Sherbrooke, c'est sa conjointe.
Le PLQ a été le premier à réagir. Le député libéral Frédéric Beauchemin, en mêlée de presse au parlement : « C'est assez évident qu'on a un conflit d'intérêts. Je suis très surpris, venant du PQ, qui essaie de se peinturer plus blanc que blanc, qu'il n'ait même pas eu le réflexe d'aller demander un avis à la commissaire à l'éthique. »
Le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, admet qu'il ne pourra pas confier « certaines responsabilités » à Sévigny s'il est élu. Le PQ a contacté la commissaire à l'éthique et à la déontologie pour obtenir un avis informel. Le député péquiste Alex Boissonneault, lui, minimise : « A priori, je ne le crois pas parce qu'il travaillerait sur un autre palier de gouvernement. »
En octobre 2025 — avant même l'annonce officielle — le journal communautaire Entrée Libre écrivait déjà : « Bernard Sévigny n'acceptera pas de ne servir que de plante verte à sa conjointe. »
Le PQ a choisi de ne pas le présenter dans Sherbrooke directement — ce qui aurait été un conflit frontal. Mais Richmond chevauche Sherbrooke. Le problème est atténué, pas réglé.
Richmond 2026 — le terrain de jeu
La circonscription de Richmond a changé avec la nouvelle carte électorale. Les modifications importantes : l'arrondissement de Brompton (Sherbrooke) et la municipalité de Stoke entrent dans Richmond. En sens inverse, Danville et Val-des-Sources passent à la circonscription de Mégantic. Le territoire couvre maintenant une partie de Sherbrooke (Rock Forest–Saint-Élie–Deauville, Brompton), les MRC des Sources et du Val-Saint-François — de Richmond à Valcourt en passant par Windsor et Saint-Denis-de-Brompton.
Le député sortant est André Bachand (CAQ), élu en 2018. En 2022, la CAQ récoltait 38,47 % des voix, le PCQ 14,70 %, QS 13,11 %, le PQ 12,76 % et le PLQ 5,45 %. La dernière victoire péquiste dans Richmond remonte à 2012. Le comté a été libéral pendant des décennies avant ça.
Les adversaires connus à ce jour : David Poulin-Latulippe (QS), psychologue clinicien et cofondateur d'Humano Clinique à Sherbrooke, et Dominic Bouffard (PCQ). Ni la CAQ ni le PLQ n'ont annoncé de candidat au moment d'écrire ces lignes.
Au niveau national, les sondages de mai 2026 montrent une course serrée : le PQ autour de 30 %, le PLQ à 28 % et la CAQ remonte à environ 22 %. La question pour Sévigny est simple : est-ce que la vague péquiste provinciale peut transformer un comté où le PQ faisait 12,76 % il y a quatre ans en terrain prenable?
La question — conviction ou ambition?
Bernard Sévigny dit avoir le « service public dans le sang ». Il dit que c'est l'engagement ferme du PQ à tenir un référendum sur l'indépendance qui l'a convaincu de faire le saut. Il dit que « les données démographiques » et « la menace pour la nation québécoise » justifient son retour.
Mais le parcours pose des questions. Un homme qui a travaillé pour la CAQ sans y adhérer (« Le gouvernement, oui. Le parti, non. »), qui a coordonné un comité pour Guilbault, qui a été conseiller spécial d'Andrée Laforest — et qui se présente maintenant pour un parti qui veut démanteler l'héritage caquiste. Un homme qui a perdu le pouvoir municipal, qui a blâmé tout le monde sauf lui-même dans 550 pages, et qui cherche maintenant une nouvelle chaise.
La candidature est légitime. Le CV est solide. Mais la trajectoire ressemble davantage à celle d'un homme qui cherche un véhicule pour revenir qu'à celle d'un militant de longue date. Les électeurs de Richmond devront décider : est-ce que l'expérience pèse plus que la constance?
Le 5 octobre, on aura la réponse.
Ce billet fait partie de la série « Bilans électoraux » couvrant les candidats et députés de la grande région de Sherbrooke en vue des élections provinciales du 5 octobre 2026.
Sources
[1] Radio-Canada — Bernard Sévigny se lance en politique provinciale (14 mai 2026)
[2] La Presse — Le PQ demande un avis à la commissaire à l'éthique (14 mai 2026)
[3] L'actualité — Conflit d'intérêts, selon le PLQ (14 mai 2026)
[4] La Tribune — L'ancien maire règle des comptes (24 sept. 2019)
[5] Radio-Canada — Sévigny lance un livre et sort de son mutisme (24 sept. 2019)
[6] Radio-Canada — Nouveau départ pour Well Sud (19 janv. 2019)
[7] Le Collectif — Well inc. et Well inc.lusive (29 mars 2017)
[8] Radio-Canada — Moratoire demandé pour l'aéroport (10 mars 2017)
[9] 107,7 FM — Terminé le projet de vols commerciaux (11 sept. 2025)
[10] Gouv. du Québec — 26 M$ pont Grandes-Fourches (7 mars 2018)
[11] La Tribune — Pont officiellement ouvert (20 déc. 2023)
[12] Radio-Canada — Hausse de taxes 2016 à Sherbrooke
[13] Radio-Canada — Augmentation de taxes 2017 à Sherbrooke
[14] Radio-Canada — Réforme de la gouvernance, projet de loi privé (20 janv. 2015)
[15] Sherbrooke Citoyen — Miser sur la décentralisation (29 oct. 2021)
[16] Gouv. du Québec — Rapport réalité policière (25 mai 2021)
[17] Entrée Libre — Le retour de Bernard Sévigny (21 oct. 2025)
[18] Wikipédia — Bernard Sévigny
[19] La Tribune — QS dévoile son candidat dans Richmond (9 avril 2026)
[20] Le Nouvelliste — La carte électorale change en Estrie (15 janv. 2026)
