« Faut taxer les riches. » D'accord. Mais avant de taxer, faudrait s'entendre sur une question toute bête : riche, c'est combien? Pose la question à dix personnes, t'auras dix réponses. Et c'est précisément là que le débat dérape — parce qu'on mélange deux choses qui n'ont rien à voir, pis qu'on oublie de regarder par la fenêtre.
Revenu ou richesse? C'est pas pareil
Le revenu, c'est un flux : ce qui rentre dans ton compte chaque année. Le patrimoine, c'est un stock : ce que tu possèdes, moins ce que tu dois. Un médecin peut gagner 400 000 $ par année et avoir peu d'avoirs nets. Un retraité peut déclarer 40 000 $ de revenu et être assis sur 3 M$ d'immeubles.
Quand le monde parle de « riches », il pense souvent au salaire. Quand il parle d'« ultra-riches », il pense — sans toujours le savoir — au patrimoine. Démêlons les deux.
L'échelle du revenu : où commence le 1 %?
Selon les données les plus récentes de Statistique Canada (année 2023), voici ce qu'il faut gagner pour grimper dans les hauts paliers de revenu au pays [1].
Pour entrer dans le 1 %, il faut gagner 293 800 $ — près de cinq fois le revenu du déclarant moyen (59 900 $) [1]. Et ça ne fait que commencer : le revenu moyen de ce 1 % atteint 606 000 $, celui du 0,1 % grimpe à 2,1 M$ [1].
Note : ces seuils sont pancanadiens. Au Québec, le seuil du 1 % est plus bas — autour de 211 000 $ de revenu en 2018 [2].
L'échelle du patrimoine : le vrai marqueur
Là où ça devient intéressant : le revenu et la richesse ne se rejoignent pas. Selon le Directeur parlementaire du budget, voici ce qu'il faut posséder (en valeur nette) pour faire partie des familles les plus fortunées au Canada en 2023 [3].
Un salaire de près de 300 000 $ te met dans le 1 % par le revenu. Mais pour être dans le 1 % par la richesse, il faut posséder environ 7,4 millions $ en valeur nette [3]. Deux portes d'entrée complètement différentes vers le même « 1 % ».
Le 1 % le plus fortuné accapare à lui seul près du quart de toute la valeur nette du pays [3]. C'est là que se trouve la vraie « ultra-richesse » — pas dans une fiche de paie, mais dans un bilan.
Le haut salarié n'est pas l'ultra-riche
Reprenons le fonctionnaire ou le cadre à 110 000 $ par année dont on parle souvent. Confortable, oui. Dans le top 10 % des particuliers, probablement. Mais il est loin du 1 % (qui exige près de 300 000 $) et à des années-lumière de l'ultra-riche, qui se compte en millions de patrimoine — pas en salaire.
C'est la confusion centrale du débat : on vise « les riches » en pensant au salarié visible, alors que la richesse réelle est ailleurs, souvent peu imposable parce qu'elle dort dans des actifs plutôt que dans un revenu déclaré.
Et vu de la planète?
Maintenant, prenons de la hauteur. Parce que « riche » au Québec et « riche » sur Terre, c'est pas le même barème. Selon le World Inequality Report 2026, voici où se situent les revenus à l'échelle mondiale [4].
Le choc de perspective : plus de la moitié des adultes de la planète vivent avec moins de 500 $ par mois, et la moitié la plus pauvre gagne en moyenne environ 5 100 $ par année [4]. Un Québécois au salaire minimum à temps plein (~30 000 $) gagne donc déjà près de six fois cette moyenne. Le top 10 % mondial commence à 65 500 $, et le top 1 % mondial à 250 300 $ [4].
Autrement dit : à l'échelle de l'humanité, le travailleur québécois « ordinaire » fait déjà partie des plus favorisés. Pas de quoi nier les vraies difficultés de fin de mois ici — le coût de la vie au Québec n'a rien à voir avec celui du Bangladesh. Mais c'est un rappel utile : le top 10 % mondial capte 52 % de tout le revenu de la planète; la moitié la plus pauvre, à peine 8,5 % [5].
Comment lire ces chiffres
Un « seuil du 1 % » veut dire : si on range tout le monde du plus pauvre au plus riche, c'est le montant au-dessus duquel il ne reste que 1 % des gens. Mais attention à ce qu'on range :
• Revenu (Statistique Canada) : on compte les déclarants fiscaux, un par un — pas les ménages. Un couple à deux hauts salaires = deux personnes dans le 1 %.
• Patrimoine (DPB) : on compte les familles, pas les individus. Comparer les deux « 1 % », c'est déjà comparer deux dénominateurs.
• Mondial (World Inequality Report) : revenu par adulte, en dollars PPA (corrigés du coût de la vie). Pas directement comparable aux seuils canadiens.
• Le biais qui compte : les hauts revenus peuvent loger de l'argent dans des sociétés et fiducies. Les données fiscales sous-estiment donc la concentration réelle au sommet — la richesse y est probablement plus concentrée que les chiffres ne le montrent, pas moins.
Pourquoi ça change tout pour le débat
Si « taxer les riches » veut dire ajouter un palier d'impôt sur le revenu, on frappe surtout les hauts salariés — médecins, cadres, professionnels. Si ça veut dire taxer le patrimoine, on vise une cible complètement différente, beaucoup plus petite et beaucoup plus difficile à atteindre. Et si on prend du recul, on réalise que « riche » est toujours relatif à l'endroit où on trace la ligne.
Avant de décider combien taxer, encore faut-il savoir qui. C'est exactement la question qu'on ouvre dans le prochain volet : on veut taxer les ultra-riches — mais c'est qui, au juste, et pour quoi faire?
