Côte-des-Neiges : nommer correctement, avant de faire la morale
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Côte-des-Neiges : nommer correctement, avant de faire la morale

  • Le bilan exact — trois morts le 22 juin dans Côte-des-Neiges : l'agent Mohamed Lamine Benredouane (34 ans), un passant, Michel Mizrahi (68 ans), et le tireur ; une policière grièvement blessée, un autre civil légèrement.
  • Qui a tué qui — le policier a été abattu par le tireur ; le passant aurait été atteint par les tirs d'une policière qui l'aurait pris pour l'assaillant (hypothèse rapportée, sous enquête du BEI) ; le tireur a été neutralisé par un troisième agent.
  • L'intention — l'homme, venu de Lethbridge en Alberta, a tiré au fusil de précision sur l'étage des bureaux d'Aylo (Pornhub) : une tentative de tuerie dont le faible bilan tient en partie à la chance.
  • Le manifeste — 105 pages, d'inspiration « incel », visant la porno mais aussi banquiers, promoteurs, chirurgiens plastiques, politiciens et « mâles alpha » ; un patchwork idéologique, pas une thèse cohérente.
  • Le vrai sujet — entre ceux qui minimisent et ceux qui sur-interprètent, le réflexe québécois a tordu les faits dans les deux sens. Nommer précisément reste la seule discipline qui tienne.

En moins d'une journée, la fusillade de Côte-des-Neiges était déjà devenue autre chose que ce qu'elle était. Pour les uns, un attentat antisémite ; pour les autres, le énième symptôme d'une société malade de ses hommes ; pour d'autres encore, juste un détraqué venu de loin, rien à voir avec nous. Trois récits, trois réflexes, et au milieu, des faits qui résistent. Ce billet n'est pas une prise de position sur la porno, les incels ou la police. C'est un exercice plus ingrat et plus utile : remettre les mots à la bonne place avant d'en tirer des leçons.

Ce qui s'est réellement passé

Le lundi 22 juin 2026, vers 11 h 33, un appel au 911 signale une arme pointée par une fenêtre de l'hôtel Hilton, boulevard Décarie, dans Côte-des-Neiges. Depuis sa chambre, un homme tire au fusil de précision en direction d'un immeuble d'en face — celui qui abrite les bureaux montréalais d'Aylo, propriétaire de Pornhub, où des employés travaillent. Des vitres volent en éclats ; le personnel est confiné.

L'homme descend ensuite au niveau de la rue, vêtu d'un treillis de camouflage, muni de munitions, et engage le combat avec les premiers policiers arrivés. C'est là que tout bascule en moins d'une minute. L'agent Mohamed Lamine Benredouane, 34 ans, est mortellement atteint. Michel Mizrahi, 68 ans, un passant venu visiter son fils, est tué dans la confusion. Le tireur est abattu par un autre policier alors qu'il rechargeait. Une policière est grièvement blessée — ses jours ne sont plus en danger — et un autre citoyen est légèrement touché.

Le bilan, sans approximation
Trois morts, deux blessés — qui, et de la main de qui
Mohamed Lamine Benredouane, 34 ans — policier du SPVM. Tué par le tireur. Mort en première ligne.
Michel Mizrahi, 68 ans — passant. Atteint mortellement dans la confusion ; selon les informations rapportées, par les tirs d'une policière l'ayant pris pour l'assaillant. Sous enquête du BEI.
Le tireur, 25 ans — abattu par un policier alors qu'il rechargeait.
Une policière — grièvement blessée, état désormais stable. Un autre civil — blessures légères.
Sources : coroner du Québec, SPVM, Radio-Canada, La Presse — juin 2026. Circonstances de la mort de M. Mizrahi sous examen du Bureau des enquêtes indépendantes.

Retenons déjà ceci : le tireur a tué directement une personne — le policier. La seconde victime innocente est morte d'une bavure présumée, dans le chaos d'un échange de tirs qu'il avait provoqué. Ça ne le disculpe de rien : sans son attaque, personne ne meurt. Mais ça compte pour qui veut nommer les choses correctement.

« Tuerie », « attentat », « fait divers » : la guerre des mots

On a tout entendu en quarante-huit heures. Le mot « tuerie » s'est imposé vite ; le ministre de la Sécurité publique, lui, a d'emblée écarté la piste terroriste ; pendant ce temps, une équipe spécialisée de la GRC ouvrait une enquête sur l'extrémisme violent à motivation idéologique. Les deux affirmations coexistent, et elles ne sont pas contradictoires : « pas du terrorisme » au sens juridique strict n'efface pas une radicalisation idéologique.

Faut-il pour autant parler de « tuerie de masse » ? L'intention y était — on ne tire pas au fusil de précision dans un étage de bureaux occupé sans vouloir faire un carnage. Que le bilan soit resté « bas », on le doit à l'immeuble, au confinement rapide des employés et, disons-le, à la chance. À l'inverse, réduire l'affaire à un « fait divers », un détraqué isolé sans rapport avec nous, c'est sous-évaluer la préméditation : il a traversé le pays, armé, manifeste en poche, pour viser une cible précise. La vérité tient dans l'entre-deux inconfortable, et c'est précisément ce que les deux camps refusent.

Le manifeste : une bouillie idéologique, pas une thèse

Le document de 105 pages a nourri une querelle prévisible : ce tireur, il est de droite ou de gauche ? Réponse honnête : ni l'un ni l'autre, et c'est déjà trop lui accorder que de chercher une cohérence. Il s'en prend à la pornographie et aux « pornocrates », mais aussi au capitalisme, aux banquiers, aux promoteurs, aux chirurgiens plastiques, aux applications de rencontre, aux « mâles alpha », à l'immigration de masse. Il convoque Marx, Engels, Lénine, Platon, Darwin. Bref, il pige partout pour habiller d'une théorie ses échecs personnels.

Les cibles désignées du manifeste
Un fourre-tout qui défie les cases « gauche / droite »
Industrie pornographique Banquiers Promoteurs immobiliers Chirurgiens plastiques Politiciens « Mâles alpha » Applications de rencontre « Le système »
Source : éléments du manifeste rapportés par La Presse et La Presse Canadienne, juin 2026.

Reste un fil rouge que l'incohérence ne masque pas : la rancœur envers les femmes. Une chercheuse spécialiste des mouvements antiféministes le classe sans hésiter dans la mouvance « incel », même sans le mot. Et le texte se clôt, dit-on, sur un appel à « tuer » des ennemis désignés. C'est pourquoi je refuse l'angle facile qui voudrait qu'il « s'en soit pris à la porno pour défendre les femmes ». Un homme qui érige sa frustration sexuelle en doctrine et appelle au meurtre n'est le défenseur de personne. La cible « porno » et la haine des femmes ne s'opposent pas dans sa tête : elles sont le même nœud.

Les deux pièges du récit québécois

Voici ce qui devrait nous occuper, nous. Pas le tireur — les morts qu'il a faits valent mieux que des heures passées à décortiquer sa prose. Mais la vitesse à laquelle, ici, on a plaqué des récits tout faits sur un événement encore brûlant.

Premier piège, la sur-interprétation. L'antisémitisme a été évoqué presque aussitôt, parce que le drame s'est joué dans un quartier à forte communauté juive — avant d'être désamorcé par la communauté elle-même, qui a demandé qu'on ne confonde pas un hasard tragique avec un crime de haine. Dans la foulée, une marche contre l'idéologie incel s'organisait en quelques heures, au mémorial de Polytechnique. Le symbole est puissant et l'inquiétude, légitime : la haine des femmes tue, et 1989 n'est pas si loin. Mais transformer en quelques heures un fait encore flou en preuve d'une thèse préexistante, c'est mettre la charrue devant les bœufs.

Deuxième piège, le *backlash*, plus laid encore : sur les réseaux, des centaines de messages ont objecté que, « puisqu'aucune femme n'est morte », la marche n'avait pas lieu d'être. Comme si la misogynie ne se mesurait qu'au nombre de cadavres féminins. Les deux camps font la même erreur en miroir : ils jugent la nature d'un acte à son tableau de chasse, pas à son intention. C'est là, je crois, qu'un certain Québec — souvent prompt à ranger vite le réel dans la bonne case morale — gagnerait à ralentir. Non pour excuser quoi que ce soit. Pour comprendre avant de trancher.

Et nous, qui regardons

Il y a un dernier fait, et c'est peut-être le plus dérangeant. La mort de ces trois hommes a été filmée sous plusieurs angles et diffusée, presque en direct, sur les réseaux. Des milliers de personnes ont regardé un policier mourir avant même que sa famille soit prévenue. La mairesse de Montréal a eu raison de s'en indigner : ces images dépouillent les morts de leur dignité et anesthésient ceux qui les consomment.

On peut débattre longtemps de l'étiquette — tuerie, attentat, fait divers tragique. Mais le symptôme de société le plus net dans cette histoire n'est pas dans le manifeste d'un homme venu de l'Alberta. Il est dans la facilité avec laquelle on a transformé son crime en contenu, en argument, en munition de plus dans nos guerres de récits. Le minimum qu'on doit aux deux innocents tombés ce jour-là, c'est de nommer ce qui s'est passé sans le déformer. Le reste — les leçons, les marches, les lois — viendra après. Pas avant.

Simon Perras est chroniqueur indépendant sur mch.wtf.

Sources

[1] Radio-Canada — « Fusillade à Côte-des-Neiges : les faits saillants » (couverture en direct) — 22-23 juin 2026
[2] La Presse — « Fusillade dans Côte-des-Neiges | Le tireur à Montréal pour viser Pornhub ? » — 23 juin 2026
[3] La Presse — « L'"hypergamie" vue par un incel marxiste » et « Sur l'"idéologie" d'un tueur » (chroniques) — 23-24 juin 2026
[4] La Presse Canadienne / L'actualité — « Enquête nationale sur la violence idéologique à la suite de la fusillade de Montréal » — 25-26 juin 2026
[5] Noovo Info — « Enquête nationale sur la violence idéologique… » — 25 juin 2026
[6] Wikipédia — « 2026 Côte-des-Neiges shooting » — consulté en juin 2026


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