En bref —
Le 28 mai 2026, Desjardins annonce « On l'a fait! » : des produits menstruels gratuits pour ses employé(e)s, en partenariat avec la PME québécoise Iris + Arlo. Le geste est bon. Mais une coopérative de 57 530 employés et 510 milliards d'actif, qui se dit leader de la parité, arrive après tout le monde : l'Écosse a légiféré la gratuité en 2020, la Colombie-Britannique l'impose dans ses écoles depuis 2019, et surtout les banques canadiennes — RBC, TD, BMO, CIBC, Scotia — l'offrent par obligation légale depuis décembre 2023. Desjardins, elle, n'était même pas tenue par la loi. Elle annonce quand même en retard.
Le 28 mai 2026, Desjardins a annoncé que les produits menstruels seraient désormais offerts gratuitement à ses employées, sur l'ensemble de ses sites. Partenariat avec Iris + Arlo, produits écoresponsables, communiqué soigné, visuel pastel. Le message tient en quatre mots : « On l'a fait. »
Bravo. Sincèrement. C'est concret. Ça améliore la vie de milliers de travailleuses. Mettre des tampons et des serviettes gratuits dans les toilettes du personnel, c'est un geste élémentaire de dignité, et il est posé. Mille fois mieux que rien.
Et c'est exactement là que ça coince. Pas l'initiative — l'écart.
Les banques le font déjà — parce que la loi les y oblige
Voici le détail que le visuel pastel ne mentionne pas. Depuis le 15 décembre 2023, une modification au Code canadien du travail oblige tous les employeurs sous réglementation fédérale à fournir gratuitement des produits menstruels dans les toilettes de leur personnel. La liste des employeurs visés inclut nommément les banques. RBC, TD, BMO, CIBC et Scotia offrent donc ces produits — obligatoirement — depuis un an et demi avant l'annonce de Desjardins.
Desjardins, elle, est une coopérative de services financiers régie par le Québec, pas par Ottawa. La loi fédérale de 2023 ne s'appliquait pas à elle. C'est tout le paradoxe : l'organisation qui répète qu'elle « voit la société autrement » n'était soumise à aucune obligation — et a quand même fini derrière celles qui, elles, y étaient forcées.
Et Desjardins le faisait déjà, en partie
Autre nuance que l'annonce « On l'a fait » escamote : Desjardins n'est pas un nouveau venu chez Iris + Arlo. Dès 2023, la coopérative agissait comme partenaire d'impact de la jeune entreprise, et dès 2024, des reportages la nommaient parmi les organisations qui offraient déjà gratuitement distributeurs et produits menstruels à leurs employées. L'annonce de 2026 ressemble donc moins à une première qu'à une généralisation à l'ensemble des sites — emballée comme un accomplissement.
Le mouvement était parti depuis longtemps
Pendant que Desjardins préparait son visuel pastel, le reste du monde avançait depuis des années.
Une coopérative de 510 milliards
Ce qui rend l'écart frappant, c'est l'ampleur de l'organisation qui se félicite. Voici qui annonce « On l'a fait » en 2026.
Une organisation qui revendique la parité dans chaque rapport annuel, jusqu'à 80 % d'effectifs féminins dans certaines caisses, et qui se classe parmi les meilleurs employeurs au monde pour les femmes. Mettre des produits menstruels dans les toilettes du personnel n'aurait pas dû lui demander une décennie de réflexion stratégique.
Combien ça coûte, au juste?
Pour les personnes menstruées, le coût est réel : on estime à environ 6 000 $ le coût des produits menstruels sur une vie au Canada. Une Canadienne sur quatre a déjà dû choisir entre acheter de la nourriture ou des produits menstruels. Au Québec, une personne menstruée sur cinq a déjà utilisé du papier hygiénique ou du tissu, faute de moyens. C'est ce que la gratuité au travail vient soulager.
Pour l'employeur, par contre, le coût est dérisoire. Desjardins n'a pas divulgué le montant, mais l'ordre de grandeur est facile à poser.
Mise en perspective — estimation, ordre de grandeur
Au prix de détail (~80 $ par personne, par année), couvrir quelques dizaines de milliers de personnes menstruées coûterait au maximum de l'ordre de 2 à 3 M$ par année — et nettement moins aux tarifs institutionnels. Comparé aux chiffres publics de Desjardins :
• 510,2 G$ d'actif • 638 M$ retournés aux membres et à la collectivité en 2025 • 280 M$ promis pour le développement des collectivités
Autrement dit : une fraction de 1 % d'un seul de ces postes. Un arrondi comptable. Pas une décision qui justifie d'attendre.
L'écart entre le discours et le geste
Voilà ce qui dérange. Desjardins communique en permanence sur ses valeurs coopératives, sa différence, son rôle de leader socio-économique, sa proximité avec les communautés, sa parité. Mais quand vient le moment de poser un geste élémentaire envers une majorité de son propre personnel, le geste arrive en 2026, accompagné d'un communiqué fier qui dit « On l'a fait » — pas « C'est normal, et c'est en place depuis quinze ans ».
Le décalage entre le ton de l'annonce — victorieux — et la nature du geste — élémentaire, attendu, en retard sur le mouvement social et sur les banques que la coopérative aime distinguer d'elle-même — révèle quelque chose. Une coopérative qui se félicite en 2026 d'un geste rendu obligatoire ailleurs depuis 2023, c'est une coopérative qui a normalisé pendant des années que ce ne soit pas le cas chez elle.
Une coopérative en avance sur son époque, c'est ce que Desjardins dit être. Une coopérative qui annonce en 2026 un geste qui aurait dû être normal il y a quinze ans — et que les banques offrent déjà par obligation — c'est ce qu'elle est aujourd'hui. L'écart entre les deux, c'est exactement ce qu'il faut nommer.
Bravo pour le geste. C'est mieux que rien, mille fois mieux. Mais quand un leader se félicite d'avoir rejoint le peloton — en retard, et sans y être contraint — on a le droit de demander pourquoi il n'était pas en tête. Surtout quand ce leader rappelle à chaque occasion qu'il est, par nature même, supposé être différent.
— Simon Perras, chroniqueur indépendant · mch.wtf
Droit de réponse — Toute personne ou organisation citée dans ce billet bénéficie d'un droit de réponse complet, qui sera publié intégralement. Ce billet est une opinion fondée sur des sources publiques.
Sources
- Desjardins — page Facebook officielle, publication du 28 mai 2026 (annonce « On l'a fait! », partenariat Iris + Arlo)
- Mouvement Desjardins — Rapport annuel 2025 et communiqué du 24 février 2026 : 57 530 employés, 510,2 G$ d'actif, 8e coopérative financière mondiale, 280 M$ Fonds du Grand Mouvement
- Desjardins — « Qui nous sommes » : 32e rang mondial / 4e parmi les institutions financières (Forbes), Certification Parité Platine de La Gouvernance au Féminin
- Desjardins — « parmi les meilleurs employeurs pour les femmes au monde » (4 nov. 2022) : 59 % de femmes gestionnaires
- Gouvernement du Canada / Emploi et Développement social — Code canadien du travail, obligation de fournir des produits menstruels aux employeurs sous réglementation fédérale en vigueur le 15 décembre 2023 (~500 000 personnes visées)
- Radio-Canada, 15 déc. 2023 — employeurs fédéraux visés : fonction publique, sociétés d'État, banques, aéroports, gares
- La Presse, 25 mars 2024 — Iris + Arlo : Desjardins, Fondaction, Fonds de solidarité FTQ et Emballage Carrousel offrent déjà gratuitement produits et distributeurs; ~200 organisations clientes
- Le Soleil, 4 mars 2023 — Desjardins « partenaire d'impact » d'Iris + Arlo; statistiques de précarité menstruelle (1 Canadienne sur 4, 1 personne menstruée sur 5 au Québec; 6 000 $ sur une vie, NUPGE 2022)
- Scottish Parliament / Time / gouvernement écossais — Period Products (Free Provision) (Scotland) Act, adopté le 24 novembre 2020 : premier pays au monde
- Global Citizen — Colombie-Britannique, première province à imposer la gratuité dans les écoles (2019)
