**ESTRIE AIDE ET LE PRÊTEUR AUX 523 TRANSACTIONS**
*Quand un OBNL communautaire se retrouve chez un créancier privé professionnel*
*Chronique enquête — MCH.WTF — 13 mai 2026*
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L'organisme à but non lucratif Estrie Aide, pilier de l'économie sociale sherbrookoise depuis 1997, a hypothéqué son immeuble principal en garantie d'un prêt privé de 100 000 $ à un taux d'intérêt de 16 %, consenti par un prêteur qui cumule 523 transactions au registre foncier du Québec, dont des dizaines de saisies immobilières.
Le capital est exigible le 28 juillet prochain.
C'est ce que révèle l'acte notarié publié au Bureau de la publicité foncière de Sherbrooke sous le numéro d'inscription 30 063 130, daté du 29 janvier 2026, reçu par Me François Chouinard, notaire à Sherbrooke.
**UN PRÊT À 16 %, INTÉRÊTS SEULEMENT, SUR SIX MOIS**
L'acte identifie le prêteur : Guy Larkin, résidant au 5065 chemin Albert Mines, Canton de Hatley. L'emprunteur est Estrie-Aide inc. (NEQ 1146498622), représentée par son directeur général de l'époque, Michel Lesage, autorisé par une résolution du conseil d'administration datée du 21 janvier 2026.
Les conditions du prêt sont inhabituelles pour un organisme communautaire.
Le taux est fixé à 16 % l'an, calculé mensuellement. Les versements mensuels de 1 333,33 $ ne couvrent que les intérêts — aucun remboursement de capital n'est prévu pendant le terme. L'échéance est de six mois seulement : du 28 février au 28 juillet 2026, moment où la totalité du capital de 100 000 $ devient exigible d'un seul bloc.
Un retard de paiement entraîne une pénalité de 250 $ par occurrence. Les intérêts impayés portent eux-mêmes intérêt au taux de 16 %.
Il est courant dans l'industrie du prêt privé que des frais de mise en place — communément appelés frais d'origination ou « points » — soient facturés à l'emprunteur, généralement entre 2 % et 5 % du montant emprunté. Sur un prêt de 100 000 $, cela représenterait entre 2 000 $ et 5 000 $ supplémentaires, habituellement déduits du montant décaissé. L'acte notarié prévoit que le prêteur est autorisé à retenir, à même le produit du prêt, les sommes nécessaires pour acquitter les frais et honoraires. Toutefois, aucun frais d'origination en pourcentage n'est explicitement mentionné dans l'acte. Les sources publiques disponibles ne permettent pas de déterminer si de tels frais ont été facturés dans le cadre d'une entente parallèle.
Le coût documenté du prêt pour Estrie Aide s'établit donc à au moins 8 000 $ en intérêts sur six mois, auxquels s'ajoutent les frais notariés et de publicité foncière, estimés entre 2 000 $ et 3 500 $, pour un total d'environ 11 000 $ — afin d'emprunter une somme nette d'environ 97 000 $ pendant six mois.
L'immeuble hypothéqué — le lot 1 106 411 au cadastre du Québec, soit le 352-360 rue Wellington Sud à Sherbrooke — est le siège même d'Estrie Aide. C'est là que s'opèrent la friperie, le centre de dons, les programmes d'insertion professionnelle et les services communautaires qui desservent la population depuis bientôt trois décennies.
**QUI EST GUY LARKIN**
Guy Larkin n'est pas un particulier qui dépanne un organisme en difficulté.
Une analyse des données publiques du registre foncier du Québec révèle que son nom apparaît dans 523 transactions. Un échantillon de 258 de ces actes, consultables au registre foncier, dresse un portrait sans ambiguïté.
Sur ces 258 transactions : 148 sont des hypothèques — des prêts garantis par des immeubles, principalement en Estrie. On y trouve également 23 préavis d'exercice de prise en paiement — la procédure formelle déclenchée lorsqu'un emprunteur fait défaut et que le créancier amorce la saisie de l'immeuble — ainsi que 7 jugements en délaissement confirmant la prise de possession. Les 48 ventes inscrites au registre suggèrent la revente de propriétés acquises par ce mécanisme.
Le volume total des transactions dont le montant est disponible dépasse 23,5 millions de dollars. Le prêt moyen se situe à 337 000 $, la médiane à 125 000 $, et le plus important atteint 4,2 millions. Le rythme est soutenu : entre 30 et 40 transactions par année depuis 2018.
Son territoire d'opération est concentré en Estrie : Sherbrooke (112 transactions), Stanstead (54), Frontenac (44), Compton (17) et Richmond (11).
Son notaire le plus fréquent : Me François Chouinard — le même qui a rédigé l'acte hypothécaire d'Estrie Aide. Au moins 30 de leurs transactions communes sont documentées au registre foncier.
Par ailleurs, Guy Larkin a été conseiller municipal au Canton de Hatley pendant plus de dix ans, au minimum de 2005 à 2017. Il a notamment été désigné maire substitut aux séances du conseil de la MRC de Memphrémagog en 2006, selon le bulletin municipal de la municipalité. Son activité de prêteur privé, telle que documentée au registre foncier, est distincte de ses fonctions municipales passées.
**CHRONOLOGIE : LE PRÊT ET LE DÉPART DU DG**
La séquence des événements mérite d'être posée telle qu'elle apparaît dans les sources publiques.
21 janvier 2026 — Le conseil d'administration d'Estrie Aide adopte une résolution autorisant le prêt. Cette résolution est annexée à l'acte notarié.
28 janvier 2026 — Michel Lesage signe l'acte d'hypothèque au nom d'Estrie Aide chez Me Chouinard.
Janvier 2026 — Radio-Canada apprend l'existence du prêt de 100 000 $ à un taux de 16 %.
27 mars 2026 — Départ officiel de Michel Lesage. Le président du CA, Mario Lalonde, déclare à Radio-Canada qu'il « va relever de nouveaux défis professionnels ». Lesage, alors en vacances, n'accorde pas d'entrevue.
27 mars 2026 — Sandra Morin est confirmée comme nouvelle directrice générale. Elle déclare sur les ondes du 107,7 Estrie que l'organisme était « déjà sous sa gestion à environ 80 % » avant le départ de Lesage. « Il restait juste l'administratif », précise-t-elle.
Aucune source publique ne permet d'établir un lien de causalité entre la signature du prêt et le départ du directeur général. Leur proximité dans le temps — huit semaines — est toutefois documentée.
Michel Lesage était arrivé en poste en novembre 2021. Il venait du secteur manufacturier. En février 2024, il inaugurait une nouvelle ligne de tri financée avec l'aide d'Investissement Québec. En novembre 2024, il déplorait dans La Tribune la baisse de qualité des dons et la première diminution des ventes en cinq ans.
**DES CONDITIONS DE TRAVAIL RÉDUITES PENDANT LA MÊME PÉRIODE**
Selon des informations portées à l'attention de MCH.WTF, les conditions de travail des employés permanents d'Estrie Aide ont été significativement modifiées au cours de la même période de difficultés financières.
La semaine de travail serait passée de 40 à 35 heures — une réduction de 12,5 % du salaire de base. Les repas fournis aux employés auraient été supprimés, de même que d'autres avantages directs et indirects accordés à l'ensemble du personnel permanent.
La réduction à 35 heures entraîne un effet collatéral. En vertu de la Loi sur les normes du travail du Québec, la majoration pour heures supplémentaires ne s'applique qu'au-delà de 40 heures par semaine. L'employeur dispose donc d'une marge de 5 heures par employé par semaine où du travail additionnel peut être demandé au taux régulier, sans majoration.
Ces compressions touchent un personnel dont une partie importante est composée de personnes en parcours d'insertion professionnelle — des travailleurs judiciarisés ou ayant des limitations que l'organisme a pour mission même d'accompagner.
Pendant la même période, Estrie Aide versait 1 333 $ par mois en intérêts seulement au prêteur privé, soit environ 16 000 $ sur une base annualisée — un montant comparable à la subvention annuelle que la Ville de Sherbrooke accorde à l'organisme.
**LE FILET DE SÉCURITÉ MUNICIPAL**
La Ville de Sherbrooke est impliquée financièrement dans le dossier Estrie Aide à plus d'un titre.
En octobre 2025, le conseil municipal avait accepté d'offrir un cautionnement pour une hypothèque de 250 000 $ qu'Estrie Aide souhaitait obtenir chez Desjardins. La coopérative financière exigeait cette garantie parce que l'organisme est situé sur un terrain contaminé. En cas de défaut de paiement, c'est la Ville — et donc les contribuables sherbrookois — qui assume la responsabilité.
La conseillère Hélène Dauphinais avait voté contre, enregistrant sa dissidence au procès-verbal. Elle avait déclaré : « La situation financière s'empire d'année en année, puis la Ville, on met de l'argent d'année en année. On nous dit qu'on est dans un exercice de redressement, mais quand on regarde les deux dernières années, cela n'a pas redressé du tout. »
En 2026, la Ville accorde à Estrie Aide une subvention de plus de 16 000 $, auxquels s'ajoutent 30 000 $ en vertu de la convention de gestion des matières résiduelles 2025-2026.
Mario Lalonde, président du CA, affirme que le déficit a été réduit de 50 % en 2025 et que l'objectif est un retour à la rentabilité d'ici fin 2026, un objectif « atteint à 70 % ».
**LE 28 JUILLET**
Le capital de 100 000 $ est exigible dans 75 jours.
Si Estrie Aide ne rembourse pas à l'échéance, l'acte notarié prévoit que le prêteur pourra exiger le paiement immédiat de la totalité de sa créance — capital, intérêts, frais et accessoires — et exercer ses recours hypothécaires, incluant la prise en paiement de l'immeuble.
Le registre foncier documente que Guy Larkin a exercé ces recours à au moins 23 reprises par le passé.
L'immeuble du 352-360 Wellington Sud n'est pas qu'un actif financier. C'est le lieu où des centaines de milliers de clients par année accèdent à des biens à prix modique. C'est le lieu où des dizaines de personnes en difficulté retrouvent un parcours d'emploi. C'est le lieu où 30 familles par semaine, selon Sandra Morin, reçoivent une aide directe.
La question se pose d'elle-même.
NDLR : Madame Sandra Tesic Morin nouvelle DG d'Estrie-Aide m’informe, lors d’un échange sur Messenger META, que la réduction d’horaire des employés n’est pas de 5 h/semaine mais de 2,5 h/semaine pour un total de 37,5 h.
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*Les faits présentés dans cette chronique proviennent exclusivement de sources publiques : actes notariés publiés au Bureau de la publicité foncière du Québec (numéro d'inscription 30 063 130), données du registre foncier, procès-verbaux du conseil municipal de Sherbrooke et du Canton de Hatley, reportages de Radio-Canada (11 mars 2026), de La Tribune (27 novembre 2024) et du 107,7 Estrie (27 mars 2026), communiqué d'Investissement Québec (27 février 2024), données du Registraire des entreprises du Québec.*
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