- 1,2 milliard $ déjà sorti — environ 1 G$ versé depuis 1997 dans le développement du programme, plus 197 M$ payés à Washington pour les quatre premiers appareils.
- 8 milliards $ verrouillés — Ottawa est légalement engagé pour les 16 premiers F-35A, plus des paiements non divulgués pour des pièces à long délai visant 14 appareils de plus.
- Une facture qui explose — le coût d'acquisition est passé de 19 G$ (2023) à 27,7 G$ (vérificatrice générale, 2025), et dépasserait 33 G$ avec les éléments exclus. Cycle de vie complet : 74 G$.
- Zéro avion en sol canadien — les premiers appareils livrés en 2026 restent en Arizona pour l'entraînement; premier F-35 au Canada prévu en 2028, bases prêtes en 2031 seulement.
- Toujours pas de décision — la révision Carney dure depuis plus d'un an; le scénario évoqué serait 30 F-35 et 60 Gripen suédois, avec une annonce attendue après les mi-mandats américains.
Vingt-neuf ans. C'est le temps écoulé depuis qu'Ottawa a signé son premier chèque pour le programme F-35, sous Jean Chrétien, en 1997. Depuis, quatre premiers ministres, deux appels d'offres, un rapport dévastateur de la vérificatrice générale et une guerre commerciale avec Washington plus tard, le Canada a sorti environ 1,2 milliard de dollars, s'est engagé pour 8 milliards de plus — et pas un seul avion de chasse n'a touché le sol canadien. Voici le portrait chiffré d'une des plus longues sagas d'approvisionnement militaire de l'histoire du pays.
Trois décennies de valse-hésitation
L'histoire du F-35 canadien est celle d'un engagement pris avant même que l'avion existe. En 1997, le gouvernement Chrétien investit dans la phase de démonstration du programme Joint Strike Fighter, sans promettre d'acheter quoi que ce soit. Les versements s'accumulent au fil des phases de développement : environ un milliard de dollars au total, en échange de retombées industrielles pour les entreprises canadiennes participant à la chaîne de production de Lockheed Martin.
Le paradoxe politique est complet : les conservateurs de Stephen Harper ont voulu acheter l'avion sans appel d'offres et ont dû reculer devant le tollé; les libéraux de Justin Trudeau se sont fait élire en jurant de ne jamais l'acheter, ont tenu un appel d'offres — et ont fini par signer avec Lockheed Martin. Et aujourd'hui, c'est un autre libéral, Mark Carney, qui menace de réduire la commande de son propre parti.
La facture qui gonfle
Chaque nouvelle évaluation indépendante a fait grimper la note. L'estimation de 2010 sous Harper — 16 milliards pour 65 appareils — paraît aujourd'hui presque pittoresque. Le rapport de la vérificatrice générale de juin 2025 est brutal : l'estimation de 2022 reposait sur des données de 2019, ignorant l'inflation, les fluctuations de devises et la flambée de la demande mondiale de munitions. Et le chiffre de 27,7 milliards exclut encore des éléments essentiels à la pleine capacité opérationnelle — infrastructures et armement perfectionné — qui ajouteraient au moins 5,5 milliards.
Harper
(65 avions)
Accord
(88 avions)
VG Hogan
Avec éléments
exclus
Sur le cycle de vie complet, le directeur parlementaire du budget Yves Giroux arrive à 73,9 milliards sur 45 ans : 19,8 milliards d'acquisition et 53,8 milliards d'exploitation et de maintien jusqu'en 2061-2062. Un chiffre calculé avant le rapport de la vérificatrice — la vraie facture de cycle de vie, recalculée avec les coûts d'acquisition de 2025, n'existe tout simplement pas encore publiquement.
Ce qui est réellement sorti des coffres
Derrière les projections, voici l'état réel des finances du programme en date de juillet 2026. La Défense nationale s'est engagée à verser 935 millions pour la production des quatre premiers appareils, dont 197 millions déjà payés au gouvernement américain. S'ajoutent des paiements — dont le montant n'a pas été divulgué — pour des pièces à long délai de livraison visant 14 appareils supplémentaires. Carney les a qualifiés de « petit montant » pour « avoir des options ».
(1997–2026)
(16 appareils + options)
en sol canadien
sur la flotte de 88
Nuance importante : les quatre premiers appareils seront bel et bien livrés en 2026 — mais à la base aérienne de Luke, en Arizona, où les pilotes canadiens s'entraîneront. Le premier F-35 ne se posera pas au Canada avant 2028. Et encore : les installations de Cold Lake et de Bagotville, qui devaient être prêtes cette année-là, accusent plus de trois ans de retard et ne seront achevées qu'en 2031.
La décision qui ne vient pas
Lancée au printemps 2025 dans la foulée de la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump, la révision du contrat devait être terminée à l'automne. Plus d'un an plus tard, Carney répète qu'il tranchera « au moment opportun ». Selon La Presse, la décision serait « pratiquement prise » et annoncée en novembre, après les élections de mi-mandat américaines. Le scénario évoqué : réduire la commande à une trentaine de F-35A et acquérir une soixantaine de Gripen E/F du suédois Saab, qui propose de les assembler au Canada.
L'attente a un prix diplomatique. Le Pentagone exige une décision « rapide » et a suspendu sa participation à la Commission permanente canado-américaine de défense. L'ambassadeur américain Pete Hoekstra a averti que choisir un « produit inférieur » forcerait les États-Unis à « combler les lacunes » dans l'espace aérien canadien. Pendant ce temps, l'Aviation royale canadienne, elle, ne veut pas d'une flotte mixte — et manque déjà de pilotes : la Défense admet que le programme de formation actuel ne permettra pas d'atteindre la pleine capacité opérationnelle en 2032-2033.
L'angle québécois : Bagotville attend
Au Saguenay, la base de Bagotville — principale base de chasseurs de l'est du pays — devait accueillir ses premiers escadrons de CF-35A dans des installations neuves, promesse de 460 emplois de construction. Le chantier accuse plus de trois ans de retard. Et si le scénario Gripen se concrétise, c'est Bombardier qui devient le grand gagnant québécois : Saab a déjà choisi le Global 6500 de l'avionneur montréalais comme plateforme de son avion de surveillance GlobalEye — pour lequel Ottawa a ouvert des négociations en mai — et évoque jusqu'à 10 000 emplois pour un assemblage canadien des Gripen.
Vingt-neuf ans après le premier chèque, la question n'est plus de savoir combien coûteront les F-35. C'est de savoir combien coûte le fait de ne pas décider.
Sources
[1] Bureau du vérificateur général du Canada — Rapport sur le Projet de capacité future d'avions de chasse — juin 2025
[2] Radio-Canada — « Le coût des chasseurs CF-35 passe de 19 à 28 milliards de dollars » — juin 2025
[3] Le Devoir — « Explosion des coûts et retards pour l'acquisition des F-35 » — juin 2025
[4] Directeur parlementaire du budget — « Le coût du cycle de vie du programme des F-35 du Canada » — novembre 2023
[5] La Presse — « Acquisition de F-35 : la décision sera prise "au moment opportun", dit Mark Carney » — mars 2026
[6] Radio-Canada — « Le Pentagone veut une décision "rapide" du Canada concernant le F-35 » — mai 2026
[7] Opex360/Zone Militaire — « Le Canada se contenterait de seulement 30 F-35A » — juin 2026
[8] Le Devoir — « Le Canada achètera 88 avions de chasse F-35 » — janvier 2023
