La génération sacrifiée : travailler plus, hériter de moins
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La génération sacrifiée : travailler plus, hériter de moins

On leur a vendu la recette : étudie, travaille fort, et tu t'en sortiras mieux que tes parents. Cette génération a tenu sa part — elle est la plus scolarisée de l'histoire. Mais le résultat ne suit plus. Les jeunes d'aujourd'hui accèdent moins à la propriété que leurs aînés au même âge, vivent plus longtemps chez papa-maman, s'endettent davantage, et dépendent de plus en plus de l'héritage familial pour s'en tirer. C'est le dernier volet de cette série : la génération à qui on a transféré le plus de risque, et le moins de filet.

Plus diplômés, moins propriétaires

Le contrat social tenait sur une promesse simple : chaque génération vit un peu mieux que la précédente. Statistique Canada a comparé trois générations au même âge (25-39 ans). Le verdict est net : 49,9 % des millénariaux étaient propriétaires en 2021, contre 56,2 % pour la génération X (2006) et 55,9 % pour les baby-boomers (1991) [1].

TAUX DE PROPRIÉTÉ À 25-39 ANS, PAR GÉNÉRATION 55,9 % Baby-boomers (1991) 56,2 % Génération X (2006) 49,9 % Millénariaux (2021)

Et ce recul survient alors que les jeunes n'ont jamais autant étudié : la proportion de 25-64 ans titulaires d'un diplôme postsecondaire est passée de 40 % en 2000 à 62 % en 2021 [1]. Plus de diplômes, moins de portes ouvertes : la promesse s'est inversée.

On reste chez ses parents — faute de mieux

Premier symptôme : le départ du nid se fait de plus en plus tard. En 2021, 16,3 % des millénariaux de 25-39 ans vivaient encore avec au moins un parent, soit près du double des baby-boomers en 1991 (8,2 %). Chez les 25-29 ans, c'est carrément un sur trois (31,1 %), contre 15,7 % trente ans plus tôt [1].

25-39 ANS CHEZ LEURS PARENTS 8,2 % boomers 1991 16,3 % millénariaux 2021 25-29 ANS CHEZ LEURS PARENTS 15,7 % 1991 31,1 % 2021

Et quand ils achètent, ils s'endettent plus

Ceux qui parviennent à la propriété y arrivent à crédit. Chez les jeunes ménages québécois, la dette hypothécaire médiane a bondi de près de 80 % en dix ans, et le ratio dette/revenu a atteint des sommets : pour chaque dollar de revenu, jusqu'à 2,36 $ de dette [2]. L'accès à la propriété ne s'est pas refermé d'un coup — il s'est payé par un endettement record, et souvent par un coup de pouce parental.

Le vrai bascule : l'héritage remplace l'effort

C'est ici que le bât blesse, et que la série boucle. De plus en plus, ce n'est pas le travail qui détermine qui devient propriétaire — c'est la famille d'où l'on vient. Les chercheurs constatent que l'achat d'une première propriété est devenu une occasion privilégiée de transferts intergénérationnels : dons du vivant (généralement non imposés) et héritages permettent de réunir la mise de fonds plus vite, ou d'acheter plus grand [3]. Et ces transferts sont tout sauf également répartis : au pays, les 10 % de familles les plus riches captent une part démesurée de la valeur totale des héritages [4].

Le glissement silencieux

Quand l'accès à la propriété dépend du portefeuille des parents plutôt que du revenu de l'individu, on change de logique de société : on passe d'un modèle où l'effort paie à un modèle où l'héritage décide. Pour la classe moyenne sans patrimoine familial — celle des volets précédents —, ça veut dire travailler autant, payer plein tarif, et rester quand même à la porte.

Soyons justes : tout n'est pas noir

Le portrait a des nuances. Une partie du recul s'explique par des choix de vie : les jeunes se marient et ont des enfants plus tard, et ce type de ménage a historiquement le plus haut taux de propriété [1]. La baisse des taux d'intérêt en 2024-2025 (le taux directeur est passé de 5,0 % à 2,75 %) a aussi commencé à alléger le service de la dette des jeunes ménages [5]. Et la maison intergénérationnelle revient en force comme solution concrète. Le retard n'est donc pas qu'une fatalité économique — mais l'écart entre générations, lui, est bien réel et documenté.

Le risque, intégralement transféré

C'est le fil de toute la série, et il culmine ici. L'État a transféré le risque sur l'individu : le risque fiscal (la classe moyenne paie plein tarif), le risque du logement (se loger avale le budget), et maintenant le risque générationnel. Aux jeunes, on a légué une équation impossible : des revenus d'entrée qui stagnent, des prix qui ont explosé de 67 % en cinq ans, une dette record — et une sortie de secours, l'héritage, réservée à ceux qui sont nés du bon côté.

La génération sacrifiée n'a pas manqué d'effort. Elle a fait tout ce qu'on lui a demandé. C'est le marché qu'on lui a laissé qui a changé les règles en cours de route. Et c'est ça, au fond, l'État à bout de souffle : un système qui demande toujours autant aux individus, mais qui ne tient plus la promesse qui le justifiait.

[1] Statistique Canada, « Les millénariaux sur le marché canadien du logement : une comparaison intergénérationnelle » (mai 2026) : taux de propriété 49,9 % / 56,2 % / 55,9 %; cohabitation 16,3 % vs 8,2 %; 31,1 % des 25-29 ans; diplôme postsecondaire 40 %→62 %. [2] Observatoire des réalités familiales du Québec / INRS : dette hypothécaire médiane +80 % en 10 ans; ratio dette/revenu 2,36. [3] Recherches sociographiques (Érudit) : transferts intergénérationnels et accès à la propriété. [4] Observatoire québécois des inégalités, « Les héritages au Québec » (oct. 2025). [5] Statistique Canada, comptes des ménages T1 2025; Banque du Canada (taux directeur 5,0 %→2,75 %).


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