- Haine mesurée — Plus de la moitié des automobilistes sondés ne considèrent pas les cyclistes comme des êtres complètement humains; plus d'un sur dix admet avoir délibérément frôlé un cycliste avec son véhicule (étude australienne, 2019).
- Tout le monde triche — Sondage auprès de 18 000 personnes : 8-9 % d'infractions admises chez les automobilistes contre 7-8 % chez les cyclistes. Même monde, même taux.
- Pas pour les mêmes raisons — 71 % des cyclistes qui brisent une règle le font pour leur sécurité; les automobilistes, pour sauver du temps.
- Le tricheur visible — Observation vidéo danoise : 4,9 % d'infractions à vélo sur piste cyclable, 66 % chez les automobilistes. Mais le vélo qui brûle un stop se voit; le char à 62 dans une zone de 50 est invisible.
- Le vrai test — Le Code de la sécurité routière, c'est la partie écrite du contrat. La cohabitation se joue dans la partie non écrite — celle du panier d'épicerie.
Tu penses que tu haïs les cyclistes parce qu'ils sont dangereux. La science dit autre chose : ton cerveau les traite comme des tricheurs de file d'attente, et ce réflexe-là est documenté, mesuré, international. Mais avant de parler de vélos, il faut parler d'un test beaucoup plus simple — celui qui se passe dans le stationnement du IGA, entre ton coffre de char et l'abri à paniers. Parce qu'au fond, c'est exactement la même affaire.
Commence pas par les cyclistes. Commence par le stationnement du IGA.
Tu viens de vider ton panier dans le coffre. L'abri à paniers est à douze mètres. Il pleut pas. T'es pas handicapé. T'as pas un bébé qui hurle dans le siège d'auto. Qu'est-ce que tu fais?
Aucune loi t'oblige à rapporter le panier. Aucune amende si tu le laisses en travers d'une case. Personne te donne une médaille si tu le ramènes. C'est exactement pour ça que c'est le test parfait : le panier d'épicerie mesure ce que tu fais quand il n'y a ni punition, ni récompense, ni témoin. Juste toi pis le contrat social.
Garde ça en tête. On va parler de vélos, mais dans le fond, on va juste parler de paniers.
Pourquoi tu haïs les cyclistes (indice : c'est pas parce qu'ils sont dangereux)
La haine des cyclistes, c'est pas un trait de caractère sherbrookois. C'est mesuré, documenté, international. Une étude australienne publiée dans Transportation Research a trouvé que plus de la moitié des automobilistes sondés ne considèrent pas les cyclistes comme des êtres complètement humains [1]. Pas une figure de style : les chercheurs ont utilisé les mêmes outils de mesure de la déshumanisation qu'on applique normalement aux groupes ethniques. Et le lien est direct — plus tu déshumanises, plus tu agresses. Plus d'un répondant sur dix admettait avoir délibérément frôlé un cycliste avec son véhicule.
Délibérément. Avec deux tonnes de métal. Contre quelqu'un qui pourrait être ton voisin, ta fille, ton comptable.
Le psychologue Tom Stafford, de l'Université de Sheffield, a la meilleure explication du mécanisme [2]. Ta rage contre le cycliste qui se faufile, elle vient pas du danger qu'il représente. Elle vient du fait que ton cerveau le perçoit comme un tricheur de file d'attente. La route fonctionne parce que tout le monde accepte les mêmes règles — écrites et non écrites. Quand quelqu'un semble jouer avec un autre livre de règlements, ton cerveau déclenche ce que les chercheurs appellent la punition altruiste : tu veux le punir, même si ça te coûte quelque chose, parce que ton instinct te dit que c'est comme ça qu'on protège la coopération.
Autrement dit : tu réagis au gars à vélo exactement comme au gars qui double tout le monde dans la ligne du Tim. C'est pas de la sécurité routière. C'est de la morale de file d'attente.
Le problème : tout le monde triche. Au même taux.
Là où ton cerveau te ment, c'est sur les chiffres. Wesley Marshall, chercheur à l'Université du Colorado, a sondé plus de 18 000 personnes sur leurs infractions au code de la route [3]. Résultat :
Taux d'infraction admis, par mode de transport
Taux auto-déclarés, même sondage, même méthodologie (18 000 répondants). Source : Marshall, Piatkowski & Johnson, Journal of Transport & Land Use, 2017 [3].
Même monde. Même taux de délinquance. Et le détail qui tue : dans cette étude, 100 % des répondants ont admis au moins une forme d'infraction dans le système de transport — en auto, à pied ou à vélo. Techniquement, tout le monde est un criminel. Toi aussi. La seule chose qui change, c'est le véhicule dans lequel tu triches.
Il y a quand même une différence, et elle est pas à l'avantage des chars : quand les chercheurs ont demandé pourquoi les gens brisent les règles, les automobilistes et les piétons répondent massivement « pour sauver du temps ». Les cyclistes, à 71 %, répondent « pour ma sécurité » [3]. Le vélo qui part avant la lumière verte essaie souvent juste de se rendre visible avant que le trafic démarre. C'est pas un doigt d'honneur au Code. C'est un calcul de survie dans un réseau dessiné pour les autos.
Le tricheur visible
Pourquoi t'as l'impression contraire, d'abord? Visibilité. Une étude vidéo de la Direction danoise des routes, sur près de 29 000 cyclistes filmés aux intersections, a trouvé 4,9 % d'infractions à vélo sur piste cyclable — contre 66 % chez les automobilistes [4].
Infractions observées aux intersections (vidéo, Danemark)
Observation vidéo, 28 579 cyclistes filmés, même étude, même méthodologie. Sans piste cyclable, le taux des cyclistes monte à 14 %. Source : Direction danoise des routes / Rambøll, 2019 [4]. Note : méthode différente du sondage Marshall [3] — les deux graphiques ne se comparent pas entre eux.
Sauf qu'un vélo qui brûle un stop, ça se voit de loin et ça se retient. Un char qui fait 62 dans une zone de 50, c'est invisible. C'est toi, d'ailleurs, à matin.
La triade du panier
Revenons au stationnement du IGA. Devant l'abri à paniers à douze mètres, il y a trois types de personnes.
1. Celui qui laisse le panier là. Il fait porter son effort aux autres — l'employé qui court après les paniers, le prochain client qui pogne la case bloquée, le char qui mange une craque de peinture. Aucune loi enfreinte. Cent pour cent connard quand même. Et voici la partie importante : ce gars-là, mets-le sur un vélo, il roule sur le trottoir en pesant sur sa sonnette. Mets-le dans un char, il te colle à 30 centimètres pour te « montrer ». Mets-le dans une assemblée de copropriété, il parle par-dessus tout le monde. Le connard traverse les modes de transport. Le véhicule a jamais été le problème.
2. Celui qui rapporte le panier « parce que ça se fait ». Attention, celui-là est plus intéressant qu'il en a l'air. Il obéit, mais il coopère pas. Il a avalé la règle sans jamais se demander pourquoi elle existe. C'est de l'endoctrinement fonctionnel : ça marche tant que quelqu'un regarde, tant que la norme tient. Mais le jour où la norme craque — le jour où « tout le monde le fait » devient « personne le fait » — il lâche le panier comme les autres. C'est lui aussi qui haït « les cyclistes » en bloc : il a appris que le vélo triche, il l'a jamais vérifié, pis les données le contredisent depuis 2017.
3. Celui qui rapporte le panier en sachant pourquoi. Il a compris que la règle de politesse, c'est pas de la soumission — c'est la partie non écrite du contrat qui fait que le système coûte moins cher, roule plus vite et blesse moins de monde. Pour tout le monde, lui inclus. Celui-là fait la même affaire à vélo, en char pis à pied : il se comporte comme si les autres existaient. Pas parce que c'est écrit. Parce qu'il sait ce qui arrive quand plus personne le fait.
Sherbrooke va passer le test
Au Québec, il y a 3,5 millions de cyclistes pour un peu plus de 5 millions de conducteurs [5]. Fais le calcul : la majorité des cyclistes que tu haïs, c'est des automobilistes en habit d'été. C'est toi, deux fins de semaine par année. Haïr « les cyclistes », c'est haïr un reflet.
Sherbrooke redessine ses rues — et au conseil du 7 juillet, on a encore reporté des liens cyclables, dont le corridor Wellington Sud [6]. Chaque mètre de piste annoncé va générer sa fournée de commentaires « réparez donc les nids-de-poule avant ». C'est le réflexe documenté partout ailleurs, on sera pas différents. Mais la vraie question sera jamais « les cyclistes ou les chars ». La vraie question, c'est celle du stationnement du IGA : quand il n'y a ni loi, ni caméra, ni récompense — est-ce que tu rapportes le panier?
Parce que le Code de la sécurité routière, c'est juste la partie écrite du contrat. Toute la cohabitation, la vraie, se joue dans la partie panier d'épicerie. Et cette partie-là, on l'échoue ou on la réussit une personne à la fois — peu importe le nombre de roues en dessous.
[1] Delbosc, Naznin, Haslam & Haworth — « Dehumanization of cyclists predicts self-reported aggressive behaviour toward them » — Transportation Research Part F, avril 2019 (via QUT News).
[2] Tom Stafford — « The psychology of why cyclists enrage car drivers » — BBC Future, 2013 (repris par Slate.fr, février 2013).
[3] Marshall, Piatkowski & Johnson — « Scofflaw bicycling: Illegal but rational » — Journal of Transport & Land Use, 2017.
[4] Direction danoise des routes / Rambøll — étude vidéo aux intersections, 28 579 cyclistes — 2019 (via Forbes, 10 mai 2019).
[5] CAA-Québec et Vélo Québec — « Partage de la route entre automobilistes et cyclistes » — caaquebec.com.
[6] Séance du conseil municipal de Sherbrooke — 7 juillet 2026 — report d'échéanciers de liens cyclables, dont Wellington Sud.
