Les fils se touchent
La violence conjugale est rarement une ligne droite entre un agresseur et une victime. Derrière chaque drame, il y a une escalade que personne ne veut regarder.
On parle beaucoup de violence faite aux femmes. On en parle bien. On en parle fort. On en parle depuis des décennies et c'est nécessaire.
Mais on ne parle presque jamais de ce qui se passe avant. On ne demande jamais pourquoi les fils finissent par se toucher. On ne veut pas savoir. Parce que poser la question, c'est risquer de se faire traiter de complice.
Je ne suis pas complice. Je suis un gars de 54 ans qui a passé sa vie à observer. Et ce que j'ai observé, c'est que la violence conjugale est rarement ce qu'on nous présente : un agresseur d'un côté, une victime de l'autre, une ligne droite entre les deux.
La réalité, celle que les chercheurs documentent depuis 20 ans mais que le discours public refuse d'intégrer, c'est que la majorité des situations de violence conjugale ne sont pas du terrorisme conjugal — un partenaire qui contrôle systématiquement l'autre. La majorité, c'est ce que le sociologue américain Michael P. Johnson de Penn State appelle la violence situationnelle de couple : un conflit qui escalade, deux personnes qui poussent, une ligne qui est franchie. Et selon la recherche, ce type de violence est commis par les hommes et les femmes dans des proportions presque égales.
Au Québec, en 2024, 28 560 personnes ont été victimes de violence en contexte conjugal. 76% étaient des femmes. 24% étaient des hommes. Et le nombre de victimes masculines a augmenté de 139% depuis 2005 — près de trois fois plus vite que l'augmentation chez les femmes. Est-ce que les hommes sont devenus plus faibles? Ou est-ce qu'on commence tout juste à les compter?
Source : Statistique Québec, 2024. Les données intermédiaires sont des estimations basées sur la tendance observée.
Je ne minimise rien. Les femmes subissent davantage de blessures physiques graves. Les femmes représentent 81% des victimes d'homicide conjugal. Les conséquences sont asymétriques et c'est un fait. Mais les causes, elles, sont souvent partagées. Et tant qu'on refuse de le regarder, on ne prévient rien.
Une femme qui sait
J'ai connu une femme — appelons-la Diane — pendant plus de 40 ans. Une amie de la famille. Au fil du temps, Diane a eu plusieurs conjoints. Et un jour, dans une conversation d'une franchise rare, elle m'a dit quelque chose que je n'ai jamais oublié.
« Simon, je vais toujours finir par manger des coups. Parce que je pousse la machine suffisamment pour que le coup arrive. Je le sais. Je suis émotive, je suis fâchée, j'argumente, et à un moment donné, il y a un coup qui part. »
Diane ne se considérait pas comme une victime. Elle se considérait comme quelqu'un qui cherchait un conjoint « avec du torque » — quelqu'un qui allait répondre quand elle poussait. Elle avait eu un conjoint doux, bienveillant, qui se levait et quittait la pièce quand la situation dégénérait parce qu'il savait qu'une ligne allait être franchie. Diane l'a quitté. Pas assez de torque.
Ce que Diane décrit, la recherche le documente. La violence situationnelle naît d'une escalade mutuelle. Ça ne veut pas dire que les coups sont acceptables. Ça ne veut pas dire que Diane « mérite » quoi que ce soit. Ça veut dire que le chemin vers la violence a été pavé par les deux parties. Et tant qu'on traite uniquement celui qui frappe en dernier comme le seul coupable, on ne comprend rien.
Parce que la réalité physique est là : quand Diane donne une claque et que son conjoint lui en donne une en retour, c'est elle qui se retrouve avec une marque visible. Aux yeux de la société, elle est la victime. Lui est l'agresseur. Point final. Pas de nuance, pas de contexte, pas de questions.
La violence qu'on ne voit pas
Un jeune que je connais — appelons-le Marc — a vécu sa première relation amoureuse comme beaucoup de jeunes. Deux amoureux qui partent en appartement, un 4½ à 2 000$ par mois, deux salaires à 18-19$ de l'heure, des paiements de voiture, des assurances, des électroménagers neufs achetés à crédit. Le rêve dure trois mois. Après, c'est la survie.
Le stress financier fait ce qu'il fait toujours : il broie le couple. La relation se termine. Mais le bail court jusqu'en septembre. Ils restent dans le même appartement, chacun dans sa chambre.
Marc travaille 60 heures par semaine en restauration. Il mange au travail — déjeuner, dîner, souper. Il ne fait plus d'épicerie. Son ex, qui a pris la décision de le quitter — une décision courageuse vu sa situation financière — se retrouve à emprunter 10$ ici et là à sa famille pour manger. Elle ne profite pas de Marc. Elle refuse de dépendre de lui. Mais elle crève de faim.
Quand j'ai appris ça, j'ai envoyé 500$ de cartes d'épicerie. Pas pour Marc. Pour elle. Parce qu'une personne qui ne mange pas à sa faim, c'est inacceptable, peu importe qui a pris quelle décision.
Est-ce que Marc est un agresseur? Non. Est-ce que son ex est une victime? Pas dans le sens où elle l'entend. Mais dans la société d'aujourd'hui, on appellerait ça de la violence financière. Et si on creuse un peu, on se rend compte que personne n'est le méchant. Deux jeunes qui ont voulu vivre au-dessus de leurs moyens, un système qui les a laissé faire, et quand ça casse, c'est la plus vulnérable financièrement qui mange le coup. Pas un coup de poing. Un coup de réalité.
Le système qui peinture le père dans le coin
Un ami — appelons-le Philippe — gagne bien sa vie. Plus de 200 000$ par année. Il a trois enfants avec son ex-conjointe. Quand la relation s'est terminée, Philippe est allé vivre dans un 4½ au sous-sol chez sa mère. Il a transféré ses droits sur la maison à son ex pour qu'elle puisse rester à flot — la dette hypothécaire était bien en dessous de la valeur marchande. Un geste de bonne foi.
Son ex a vendu la maison bien en dessous de sa valeur. Elle a pris l'argent et est partie au Pérou. Quand elle est revenue, quelques mois plus tard, il ne restait plus rien. Elle est revenue avec une dépendance et des problèmes de santé mentale qui n'existaient pas avant.
Philippe s'est retrouvé avec la garde des trois enfants du jour au lendemain. L'école a dû intervenir — son ex avait agressé un gardien sur le terrain de l'école. La DPJ a ouvert un dossier. Sa fille aînée a demandé à sa mère de ne pas revenir. La grand-mère maternelle a dit à sa propre fille d'aller régler ses problèmes ailleurs.
Et malgré tout ça — la vente de feu, l'argent dilapidé, la dépendance, l'agression, l'intervention de la DPJ, le danger pour les enfants — le système dit à Philippe qu'il doit payer. Pension alimentaire. Maintien du niveau de vie. Parce que la loi est faite comme ça : l'argent est pour les enfants. Sauf que dans la pratique, personne ne vérifie où l'argent va vraiment.
Philippe tient. Parce qu'il aime ses enfants. Parce qu'il est fort. Mais combien de Philippe au Québec ne tiennent pas? Combien franchissent la ligne parce que le système les a peinturés dans un coin avec aucune sortie visible?
Ce qu'on refuse de regarder
Le modèle Duluth — le cadre théorique utilisé massivement en Amérique du Nord pour traiter la violence conjugale — part du principe que la violence est un outil de contrôle patriarcal. L'homme contrôle, la femme subit. Ce modèle est aujourd'hui qualifié de pseudoscientifique par des critiques universitaires qui pointent son incapacité à reconnaître la violence bidirectionnelle, la violence dans les couples de même sexe, et la violence perpétrée par des femmes.
Le modèle Duluth a été utile. Il a sauvé des vies. Mais il a aussi créé un angle mort immense : on ne cherche pas à comprendre pourquoi les fils se touchent. On attend que ça explose, on ramasse les morceaux, et on pointe le doigt sur celui qui a frappé le dernier.
L'affaire Turcotte — un cardiologue qui a tué ses deux enfants en février 2009 — est le cas le plus extrême et le plus horrible qu'on puisse imaginer. Rien ne justifie le meurtre d'un enfant. Rien. Jamais. Sous aucun prétexte. Point.
Mais le tribunal a documenté ce qui s'est passé ce jour-là. Un homme qui apprend que son ex-conjointe a changé les serrures de la maison familiale. Un homme qui avait déjà appris de la bouche de son propre fils que ses enfants étaient allés au carnaval de Québec avec le nouvel amoureux de leur mère. Un homme qui avait frappé cet amoureux après l'avoir surpris dans sa cuisine. Un homme en détresse profonde, en santé mentale défaillante, à qui les fils se sont touchés de la pire façon imaginable.
Est-ce que son ex-conjointe a « mis la table »? Non. Elle a vécu sa vie, fait ses choix, et elle avait absolument le droit de le faire. Elle n'a tué personne.
Mais est-ce qu'on peut, collectivement, admettre que dans certaines situations de séparation, des gestes légaux et légitimes — changer des serrures, refaire sa vie, présenter un nouveau conjoint aux enfants — peuvent être des éléments déclencheurs chez une personne en détresse mentale? Et que si on identifiait ces signaux-là plus tôt, au lieu de traiter la séparation comme un simple événement administratif, on pourrait peut-être prévenir l'irréparable?
Ce n'est pas blâmer la victime. C'est admettre que la prévention exige de regarder le portrait complet.
Les chiffres qu'on ne veut pas voir
Au Québec en 2024, près de 7 000 hommes ont été victimes déclarées de violence conjugale. En hausse de 139% depuis 2005. Combien n'ont rien déclaré? Selon Statistique Canada, seulement une personne sur cinq signale la violence conjugale à la police. Et les hommes signalent encore moins que les femmes.
La violence financière post-séparation touche les deux sexes. La violence psychologique touche les deux sexes. La manipulation par les enfants touche les deux sexes. L'aliénation parentale touche les deux sexes.
Mais on n'a qu'un seul discours : la femme est victime, l'homme est coupable. Et ce discours-là, en plus d'être incomplet, est dangereux. Dangereux parce qu'il empêche les hommes de demander de l'aide. Dangereux parce qu'il simplifie des situations complexes au point de les rendre insolubles. Dangereux parce qu'il peinture des gens dans des coins jusqu'à ce que les fils se touchent.
Regarder le tableau de bord
La violence conjugale est un fléau. Les femmes en meurent. Les enfants en souffrent. Les hommes en souffrent aussi — différemment, mais réellement.
Si on veut vraiment réduire la violence, il faut arrêter de chercher des coupables et commencer à chercher des causes. La détresse financière. La santé mentale. L'isolement. L'escalade mutuelle. Les angles morts du système.
Tant qu'on refuse de regarder les deux côtés de la médaille, on continuera à ramasser des morceaux au lieu de prévenir des drames.
Les fils se touchent quand personne ne regarde le tableau de bord.
Simon Perras — MCH Hypothécaire, Sherbrooke
Sources :
Statistique Québec — Violence en contexte conjugal, 2024
Statistique Canada — Tendances en matière de violence familiale et de violence entre partenaires intimes, 2024
Michael P. Johnson — A Typology of Domestic Violence, Northeastern University Press, 2008
Enquête sociale générale sur la sécurité des Canadiens, Statistique Canada, 2019
