Les sels d'ammoniac à la LNH : un rituel toxique normalisé devant 20 000 spectateurs
← Retour

Les sels d'ammoniac à la LNH : un rituel toxique normalisé devant 20 000 spectateurs

C'est quoi, un sel d'ammoniac?

Les sels d'ammoniac — smelling salts en anglais — sont des capsules contenant du carbonate d'ammonium ou du bicarbonate d'ammonium. Quand on les craque, elles libèrent de l'ammoniac gazeux. Le même ammoniac qu'on retrouve dans les produits nettoyants ménagers.

L'effet est brutalement simple. L'ammoniac irrite les muqueuses nasales, ce qui provoque un réflexe respiratoire involontaire : une grande inspiration soudaine. Le corps réagit par une brève hausse de la fréquence cardiaque, une dilatation des pupilles et une sensation d'éveil. « C'est un produit qui va irriter les muqueuses du système respiratoire, à commencer par celles du nez jusqu'à celles des poumons », explique le Dr Pierre Frémont, médecin du sport et professeur à l'Université Laval.

Selon une revue de littérature publiée dans Sports Health en 2024 par Bender et Popkin, aucune étude n'a démontré d'effet positif sur la performance athlétique. L'effet stimulant dure entre 15 secondes et 1 minute, puis disparaît complètement. Le Dr Luc De Garie, président de l'Association québécoise des médecins du sport et de l'exercice, résume : c'est l'équivalent d'un verre d'eau froide dans le cou.


Ce que disent les autorités sanitaires

Le 6 août 2024, la Food and Drug Administration (FDA) américaine a publié un avertissement formel contre les inhalants à base d'ammoniac commercialisés pour stimuler la vigilance ou l'énergie. La FDA a émis des lettres d'avertissement à sept compagnies, dont Ward Smelling Salts, Skull Smash et Ammonia Sport. Les fabricants n'ont pas démontré que leurs produits étaient sécuritaires ou efficaces.

La FDA a précisé que l'inhalation d'ammoniac peut rapidement provoquer de la toux, un resserrement des voies respiratoires, ainsi qu'une irritation des yeux, du nez et de la gorge.

Du côté canadien, Santé Canada a confirmé dans un communiqué n'avoir autorisé la vente d'aucun produit de santé à base d'ammoniac pour inhalation sur le marché canadien. L'agence déconseille fortement l'achat ou l'utilisation de ces produits.

L'Ordre des chimistes du Québec (OCQ) a été catégorique. Son président, Michel Alsayegh, a déclaré que l'utilisation de sels d'ammonium en contexte sportif ne repose sur aucune rigueur scientifique et que ces substances peuvent être dangereuses. L'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) précise que l'ammoniac peut provoquer une irritation des voies respiratoires supérieures, de la toux, un bronchospasme, et lors d'une exposition plus importante, un œdème des voies respiratoires.

En résumé : zéro autorisation réglementaire, zéro preuve d'efficacité, des effets indésirables documentés. Le portrait scientifique est unanime.


Interdit en bas, permis en haut : le double standard

En février 2025, Hockey Québec a interdit l'utilisation des sels d'ammoniac dans le cadre de toutes ses activités fédérées — parties, entraînements, activités d'équipe. L'interdiction faisait suite à des incidents dans la région de Lac-Saint-Louis, où au moins un entraîneur avait distribué des sels à des joueurs de catégorie moins de 11 ans. Des entraîneurs ont été suspendus.

Le directeur général de Hockey Québec, Stéphane Auger, a signé la directive. Les sanctions sont claires : un entraîneur qui encourage ou tolère l'utilisation est passible d'une suspension d'un an. Pour les joueurs, une première offense donne un match de suspension, la deuxième le reste de la saison.

Ce n'était pas la première alerte. Dès juillet 2016, la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ) avait strictement interdit les sels d'ammoniac dans l'entourage des équipes, avec une amende de 1 000 $ à l'organisation fautive.

En août 2025, la National Football League (NFL) a interdit à ses équipes de fournir des inhalants à base d'ammoniac à leurs joueurs, citant l'avertissement de la FDA et le risque de masquer des signes de commotion cérébrale. La mesure a été atténuée par la NFLPA : les joueurs peuvent encore apporter leurs propres sels.

Et la LNH? En octobre 2025, le commissaire adjoint Bill Daly a déclaré à la Presse Canadienne qu'il n'y avait aucun plan pour modifier la politique de la ligue qui permet aux équipes de distribuer les sels d'ammoniac. Il a ajouté ne pas être certain que la LNH partage les préoccupations de la NFL.

Le contraste est saisissant. Hockey Québec suspend un entraîneur pour avoir donné des sels à des enfants de 10 ans. Au même moment, les équipes de la LNH les distribuent ouvertement à leurs joueurs, en plein match, devant les caméras. Le même produit. La même substance. Deux poids, deux mesures.


L'image envoyée aux spectateurs — et aux enfants

Regardez n'importe quel match de la LNH avec attention. Vous verrez des joueurs sur le banc porter un petit sachet sous leur nez, grimacer violemment, les yeux plissés, le visage déformé par l'irritation. Parfois, un coéquipier tient le sachet sous le nez de l'autre. Le geste est fait ouvertement, devant les caméras, les entraîneurs et 20 000 spectateurs.

Visuellement, c'est indiscernable d'une consommation de drogue.

Ce n'est pas une exagération. C'est exactement ce que des parents, des grands-parents et des éducateurs à travers le pays ont constaté. Barbara Brookins, une infirmière de l'Île-du-Prince-Édouard et grand-mère de joueurs de hockey mineur, a dénoncé publiquement que des sels d'ammoniac étaient en vente dans une machine distributrice de son aréna local, à Kensington. « Ce sont des enfants impressionnables qui voient ce qui paraît être une pratique acceptable à la patinoire », a-t-elle déclaré à Radio-Canada.

Le marketing de ces produits renforce le problème. Les noms des marques avisées par la FDA parlent d'eux-mêmes : SKULL SMASH, DOUBLE BARREL, ATOMIC RHINO, NOSE SLAP. Ce vocabulaire évoque délibérément la transgression, la violence, la consommation extrême. Et ces produits se retrouvent entre les mains de joueurs de 10 ans qui veulent imiter leurs idoles.

L'incident de Granby — novembre 2019

En novembre 2019, un hockeyeur de 17 ans des Panthères Midget A de Granby a été hospitalisé après avoir bu par erreur un mélange d'eau et de détergent à base d'ammoniac qu'un coéquipier avait amené sur le banc pour l'inhaler. L'adolescent a subi des brûlures à la bouche, à la gorge et à l'œsophage. Il a d'abord été traité à l'Hôpital de Granby, puis transféré au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS).

Précision importante : le jeune n'a pas inhalé les sels — il a bu le liquide en le confondant avec de l'eau. Mais l'incident illustre le danger collatéral d'un produit qui n'a rien à faire sur un banc de joueurs. Si les sels d'ammoniac n'avaient pas été normalisés par la culture du hockey professionnel, ce mélange n'aurait jamais été sur ce banc.


L'opinion de MCH.WTF

Il y a un mot pour décrire ce que fait la LNH : de la complaisance.

Quand Hockey Québec suspend des entraîneurs pour avoir distribué la même substance que les équipes de la LNH mettent à la disposition de leurs joueurs — ouvertement, en direct à la télévision, devant des millions de téléspectateurs dont des enfants —, le message envoyé est incohérent. La substance est assez dangereuse pour protéger des joueurs de 10 ans, mais pas assez pour déranger une ligue qui génère des milliards en revenus?

Le commissaire adjoint Bill Daly dit « étudier la question ». La FDA a émis un avertissement formel. Santé Canada n'a autorisé aucun de ces produits. L'Ordre des chimistes du Québec parle d'absence totale de rigueur scientifique. La LHJMQ les a interdits en 2016. Hockey Québec les a interdits en 2025. La NFL a agi en 2025. Qu'est-ce que la LNH attend exactement pour agir?

L'enjeu n'est pas seulement sanitaire. Il est d'exemplarité. Des athlètes professionnels payés des millions de dollars par année grimacent en sniffant des sachets sur le banc, en finale de la Coupe Stanley, devant des caméras HD. Le geste est visuellement indiscernable d'une consommation de drogue. Et chaque enfant qui regarde la partie avec ses parents voit ce rituel normalisé par ses héros.

La LNH a une responsabilité. Pas celle de dicter la vie privée de ses joueurs. Mais celle de ne pas distribuer, faciliter et normaliser l'utilisation d'un produit non autorisé par les autorités sanitaires, en pleine lumière, devant le monde entier.

L'auteur n'est pas médecin, pharmacien, chimiste ni toxicologue. Ce billet est une opinion documentée sur des faits publics. Les personnes ayant des préoccupations de santé liées à l'utilisation de sels d'ammoniac devraient consulter un professionnel de la santé.



Un sujet à creuser ?

Commentaires et infolettre

Commentaires

MCH.WTF connaîtra votre identité réelle (numéro de cellulaire) même si vous utilisez un pseudonyme. Les commentaires sous pseudonyme ne seront publiés que s'ils reposent sur des sources vérifiables. Tous les commentaires sont modérés avant publication. Un délai de 5 minutes est requis entre chaque commentaire, avec un maximum de 3 commentaires par 24 heures.

Pour commenter, vérifiez votre identité par cellulaire.

Afficher mon vrai nom publiquement

Désactivé = utilisé comme pseudonyme

Aucun commentaire pour le moment.

Restez informé

Recevez nos analyses directement dans votre boîte courriel.

Fréquence
Thématiques