L'homme qui a peint Sherbrooke mur à mur
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L'homme qui a peint Sherbrooke mur à mur

6 min de lecture

  • Le bâtisseur — Fondateur de MURIRS en 1995, Serge Malenfant a porté à bout de bras le seul circuit de murales trompe-l'œil en Amérique : 18 murales qui racontent l'histoire de Sherbrooke sur ses propres murs.
  • L'ambassadeur — Président de la Global Mural Arts & Cultural Tourism Association, hôte de la conférence mondiale de l'art mural en 2014, une murale signée jusqu'en Chine.
  • L'infatigable — Retraité de MURIRS en 2020, jamais arrêté : CA du Musée d'histoire de Sherbrooke, l'idée derrière la murale FORTES d'Adèle Blais, une murale en chantier à l'aréna Eugène-Lalonde, et un livre sur l'histoire de ses murales.
  • La fin — Décédé le 11 juillet à 67 ans, percuté à moto sur le boulevard Queen-Victoria. Le conducteur de la camionnette, 34 ans, fait face à une accusation de conduite avec les capacités affaiblies causant la mort.

Ce billet n'est pas neutre et ne prétend pas l'être. Je connaissais Serge Malenfant — pas d'enfance, pas de longue date, mais assez pour échanger sur des projets, assez pour qu'il me parle de son livre, assez pour que sa mort me fasse quelque chose. Vous trouverez ici un rappel des faits, oui — mais surtout un rappel de l'homme. Parce que les faits, tous les médias les ont publiés cette semaine. L'homme, lui, mérite qu'on prenne le temps.

L'homme qui voyait des histoires sur les murs vides

En l'an 2000, un gars entre dans le bureau du maire Jean Perreault à l'hôtel de ville et lui annonce, en substance : monsieur le maire, j'ai un beau projet, j'ai rencontré tout le monde, ils sont tous emballés — mais personne n'a les sous.

Ce gars-là, c'était Serge. Et la scène résume tout le personnage : l'idée d'abord, la conviction ensuite, le financement en dernier. Il portait le projet MURIRS depuis 1995 — des années à cogner aux portes avant que la Ville embarque. Sa signature, c'était cette manière bien à lui de regarder un mur vide et d'y voir une histoire qui attendait d'être racontée. Sortir l'art des musées et des galeries pour le mettre dans la rue, à hauteur de tout le monde, gratuit, pour toujours.

La première murale a été inaugurée en 2002, au coin Frontenac et Dufferin, à l'occasion du 200e anniversaire de Sherbrooke. La voici :

La bijouterie, le marchand général, la compagnie de téléphone : chaque façade, chaque personnage sort des archives. C'est ça, le trompe-l'œil selon Serge — pas un décor, une machine à remonter le temps plantée en pleine rue. Il y en aura dix-sept autres.

Vingt ans d'échafaudages

Les chiffres donnent le vertige quand on les aligne : 18 murales trompe-l'œil, des centaines de personnages, des milliers de pieds carrés de murs transformés en galerie à ciel ouvert. Le seul projet d'art mural trompe-l'œil en Amérique — pas au Québec, pas au Canada : en Amérique. Sans compter les projets privés, comme la murale du Palais des sports Léopold-Drolet. Serge lui-même le disait simplement : « le plus gros projet de ma vie ».

Derrière chaque murale, un travail de moine — la recherche historique, les visages réels de l'histoire de Sherbrooke ramenés sur les murs de leur propre ville. Serge ne peignait pas des décorations. Il peignait de la mémoire.

Et ça a rayonné bien au-delà de la rue Wellington. Le circuit des murales est devenu un attrait touristique majeur de Sherbrooke. Serge a présidé la Global Mural Arts & Cultural Tourism Association, accueilli la conférence mondiale de l'art mural à Sherbrooke en 2014, et signé une murale monumentale jusqu'en Chine. Un gars de Sherbrooke qui a exporté sa ville sur la scène mondiale, un mur à la fois.

Le gars qui n'a jamais arrêté

MURIRS a cessé ses activités en 2020. Serge aurait pu accrocher ses pinceaux — il avait donné plus de vingt ans de sa vie au projet, et la Ville venait de l'honorer pour son apport à la culture sherbrookoise. Il a fait le contraire.

Le Musée d'histoire de Sherbrooke l'approche pour son conseil d'administration : il accepte, et s'y consacre depuis 2020 à préserver les archives et le patrimoine sherbrookois. La murale FORTES d'Adèle Blais dans la ruelle Whiting — onze portraits de femmes marquantes, inaugurés en septembre 2025 — c'est lui qui était à l'origine de l'idée. Et au moment de sa mort, il travaillait encore : une murale intérieure à l'aréna Eugène-Lalonde, consacrée aux patineurs et patineuses de vitesse de la région.

Un rêveur, oui. Mais un rêveur qui livrait.

Les faits, froidement

Samedi 11 juillet, vers 16 h 45, près du 2750, boulevard Queen-Victoria. Serge circule à moto dans sa voie. Une camionnette venant en sens inverse traverse la ligne centrale et le percute de plein fouet. Il est transporté au centre hospitalier, où son décès est constaté.

Le conducteur de la camionnette, un homme de 34 ans, a été arrêté sur place. Les policiers avaient des motifs de croire qu'il conduisait avec les capacités affaiblies par la drogue. Il a comparu et fait face à une accusation de conduite avec les capacités affaiblies causant la mort, ainsi qu'à une accusation d'agression armée liée à un autre événement survenu plus tôt le même jour. Il bénéficie de la présomption d'innocence, et le dossier suivra son cours devant les tribunaux.

Le Service de police de Sherbrooke cherche toujours un témoin qui se serait arrêté sur les lieux pour échanger avec le conducteur de la camionnette. Si c'est vous, appelez le SPS.

C'est tout ce qu'il y a à dire sur les circonstances. Le reste appartient à la cour. Ce billet, lui, appartient à Serge.

Le livre inachevé, la conversation interrompue

Serge écrivait un livre. Un ouvrage prestige sur l'histoire de ses murales, pensé en lien avec le 225e anniversaire de Sherbrooke l'an prochain. La conseillère municipale déléguée à la culture, Danielle Berthold, a déjà affirmé que le conseil devra participer à sa réalisation pour perpétuer sa mémoire. Ce serait la moindre des choses.

Cet hiver, je lui avais présenté un projet d'exposition pour le centre-ville — Mémoire et avenir : raconter les immeubles, leur histoire et ce qu'ils pourraient devenir. Je voulais savoir si mon approche rejoignait celle de son livre. Sa réponse : appelle-moi, ce sera plus simple de vive voix. L'appel a eu lieu. Une conversation technique, entre deux gars de projets, interrompue en plein élan — on devait se reprendre. On ne s'est jamais repris.

C'est ça, une mort comme celle-là. Pas seulement une œuvre qui s'arrête : toutes les conversations en cours, coupées en même temps. Le livre, la murale de l'aréna, les idées qu'il n'avait pas encore pitchées à personne.

Une dernière chose. Je ne prétendrai pas avoir connu Serge mieux que ceux qui l'ont côtoyé toute une vie. Mais de nos échanges, je retiens ceci : Serge aurait pardonné à son chauffard, malgré tout. C'était ça, l'homme derrière les échafaudages — celui qui a passé trente ans à réconcilier une ville avec sa propre histoire n'était pas du genre à partir en gardant rancune. Le nom même de MURIRS portait le mot « réconciliation ». La boucle se ferme d'elle-même.

Le cœur suspendu de #SHERBYLOVE, ci-dessus, dit le reste. Serge aimait Sherbrooke au point de passer sa vie à la peindre. La meilleure façon de l'honorer, maintenant, c'est de finir ses conversations : publier son livre, achever la murale de l'aréna, et continuer à regarder les murs vides comme il le faisait — en y voyant des histoires qui attendent d'être racontées.

Salut, Serge. Tu étais un chic type.

[1] Radio-Canada — « Collision sur Queen-Victoria : le muraliste Serge Malenfant est la victime » — 13 juillet 2026
[2] La Tribune — « Serge Malenfant est la victime de l'accident de moto de samedi » — 13 juillet 2026
[3] Noovo Info — « Le muraliste Serge Malenfant perd la vie dans un accident de la route à Sherbrooke » — 13 juillet 2026
[4] Sherbrooke.info — « Le fondateur des murales trompe-l'œil de Sherbrooke, Serge Malenfant, s'éteint » — 13 juillet 2026
[5] FM 107,7 — « Serge Malenfant a perdu la vie dans l'accident de samedi » — 13 juillet 2026
[6] Service de police de Sherbrooke — communications publiques — juillet 2026
[7] Témoignage personnel de l'auteur — échanges avec Serge Malenfant, février 2026


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