L'incendie ne brûle pas que les murs
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L'incendie ne brûle pas que les murs

CHRONIQUE — L'INCENDIE NE BRÛLE PAS QUE LES MURS Le 11 mai 2026, un incendie majeur a ravagé le 62 rue Wellington Nord au centre-ville de Sherbrooke. Le restaurant O'Chevreuil – Taverne du Centro est une perte totale. Le bâtiment a été entièrement démoli. Une quarantaine de pompiers ont combattu les flammes pendant plus de douze heures. Personne n'a été blessé. Aucun logement n'a été perdu. L'histoire aurait pu s'arrêter là — un fait divers dramatique avec une fin heureuse. Mais derrière les murs calcinés, il y a des gens qui ne savent pas comment ils vont payer leur loyer de juin. ENTRE 40 ET 50 EMPLOIS SUSPENDUS Le O'Chevreuil employait entre 10 et 15 personnes. Serveurs, cuisiniers, plongeurs, barmans — tous au chômage du jour au lendemain. L'établissement ouvert en 2014 par Charles-Emmanuel Pariseau n'existe plus. Le Boquébière, adjacent au 62 Wellington Nord, a subi des dommages à ses entrées et est fermé jusqu'à nouvel ordre. Ses 15 à 20 employés sont dans le même bateau. Charles Gagné, copropriétaire, attend toujours de pouvoir constater l'étendue des dégâts. S'ajoutent les employés d'une dizaine de commerces de proximité évacués ou affectés par les coupures de courant, la fermeture du périmètre et les dommages collatéraux — fumée, eau, accès interdit. Encore 10 à 15 travailleurs dans l'incertitude. Au total : entre 40 et 50 personnes se sont réveillées mardi matin sans emploi ou sans date de retour. LA LOI EST CLAIRE — ET ELLE N'EST PAS DE LEUR CÔTÉ Ce que la majorité de ces travailleurs ignorent, c'est que la Loi sur les normes du travail ne les protège pas dans ce scénario. L'article 82 de la LNT oblige normalement un employeur à fournir un avis de cessation d'emploi — entre une et huit semaines selon l'ancienneté — ou à verser une indemnité compensatoire équivalente. Mais l'article 82 prévoit une exception : le cas de force majeure. Un incendie est un cas de force majeure. Conséquence directe : l'employeur n'est pas tenu de fournir un avis de cessation ni de verser d'indemnité compensatoire. Peu importe l'ancienneté. Peu importe le nombre d'heures travaillées la semaine d'avant. La loi considère que l'employeur n'est pas responsable de l'événement, donc il n'a pas à en assumer les conséquences salariales. Les employés se retrouvent avec un seul filet : l'assurance-emploi. LE TROU DE 2 À 4 SEMAINES Le problème, c'est le délai. Entre le dépôt de la demande d'assurance-emploi et le premier versement, il faut compter de 2 à 4 semaines. Parfois plus, si le dossier est incomplet ou si le volume de demandes est élevé. Pendant ce temps, le loyer tombe. L'épicerie ne se fait pas toute seule. Les factures de téléphone, d'Hydro, d'assurance auto ne se mettent pas en pause parce qu'un bâtiment a brûlé à un coin de rue de chez toi. Pour un employé à temps plein au salaire minimum, 2 semaines sans revenu représentent environ 1 200 $. Pour un serveur avec pourboires déclarés de 800 $ par semaine, c'est 1 600 $. Ce n'est pas une fortune. Mais quand tu vis d'une paie à l'autre — comme une proportion significative des travailleurs de la restauration —, c'est la différence entre payer ton loyer et ne pas le payer. LES PROPRIÉTAIRES SONT ASSURÉS — LES EMPLOYÉS NE LE SONT PAS Il existe des assurances pour les bâtiments. Il existe des assurances pour les pertes d'exploitation. Il existe des assurances pour le contenu. Il n'existe pas d'assurance « perte d'emploi par sinistre » pour un employé. Le propriétaire du O'Chevreuil sera indemnisé pour sa perte. Le bâtiment est couvert. Le Boquébière attend le passage de ses assureurs. Les commerces avoisinants feront leurs réclamations. Les 40 à 50 employés qui se retrouvent sans revenu n'ont aucune réclamation à faire. Ils n'ont pas de police d'assurance qui couvre leur situation. Ils sont dans un vide systémique — trop courts pour l'aide sociale, trop longs pour l'assurance-emploi immédiate, et sans indemnité de cessation parce que la loi considère l'incendie comme un acte de Dieu. LE CENTRO ENCAISSE — ENCORE Le centre-ville de Sherbrooke n'en est pas à son premier incendie. Le Liverpool Pub en janvier 2024. Le Café Bla-Bla, qui devait rouvrir, toujours fermé. Et maintenant le O'Chevreuil. Charles Picard-Duquette, président de la SDC du centre-ville et propriétaire de la Buvette du Centro, résumait la situation : « On est tannés de vivre ça. » Chaque fois, le même scénario. Les murs brûlent. Les assureurs passent. Les propriétaires reconstruisent — ou pas. Et les employés, eux, se débrouillent. LA QUESTION QUI RESTE Le patrimoine bâti du centro est précieux. La mairesse Bibeau a raison de s'en inquiéter. Mais le patrimoine humain — les travailleurs qui font vivre ces commerces au quotidien — mérite autant d'attention. Un bâtiment, ça se reconstruit. Un employé qui ne peut pas payer son loyer pendant un mois, ça laisse des traces qui durent plus longtemps qu'un chantier de reconstruction. La vraie question n'est pas de savoir si le centro va se relever — il se relève toujours. La vraie question, c'est : est-ce qu'on a un plan pour les 40 à 50 personnes qui sont dans le vide en ce moment ? Parce que si la réponse est « l'assurance-emploi dans 3 semaines », ce n'est pas un plan. C'est un délai. Et un délai, ça ne paie pas le loyer.

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