On n'est pas plus pauvres. On a oublié c'était quoi, le manque.
← Retour

On n'est pas plus pauvres. On a oublié c'était quoi, le manque.

Deux fois plus de maison, deux fois moins de marge

Diptyque : famille des années 80 dans une cuisine étroite vs personne seule dans une grande cuisine d'îlot 2025

Quand je suis né, on m'a ramené de l'hôpital dans un 2½. Pas un grand 2½. Un vrai : une chambre, un salon qui faisait aussi salle à manger, une cuisine où deux personnes ne pouvaient pas se croiser sans se frôler. On était quatre là-dedans — mon père, ma mère, ma sœur de trois ans, pis moi tout neuf. Un seul salaire faisait vivre tout ce monde-là. Un seul char dans l'entrée, les bonnes années. Pis personne, dans la famille ni dans la rue, ne trouvait ça misérable. C'était pas de la pauvreté. C'était le point de départ normal d'une vie.

Aujourd'hui, la maison unifamiliale neuve moyenne au Québec fait 198 mètres carrés, et on est 2,5 à vivre dedans. Ma famille au grand complet, dans son 2½, occupait moins d'espace que ce qu'on juge aujourd'hui trop petit pour une personne seule. Pis cette personne seule là, elle se trouve serrée.

C'est ici qu'il faut se regarder dans le miroir. Pas le miroir flatteur. L'autre.

Le reflet d'un grand appartement moderne révélant un petit appartement ancien

On n'est pas plus pauvres. On a juste oublié c'était quoi, le manque.

Le mythe d'abord, parce qu'il faut le tuer pour de bon. Selon la Mesure du panier de consommation, 7,4 % de la population québécoise vivait sous le seuil de faible revenu en 2023. En 2015, c'était 13,5 %. Dans les années 1990, c'était pire encore. La pauvreté mesurée — le vrai monde qui n'arrive pas à manger, se loger, se vêtir — est plus basse aujourd'hui qu'à n'importe quel moment depuis qu'on tient des chiffres. On vit, collectivement, l'époque la moins pauvre de l'histoire du Québec.

Pis tout le monde se sent cassé. Voilà le paradoxe qu'on refuse de regarder en face.

La preuve que l'État sait régler la vraie pauvreté — quand c'en est une

Tu veux une démonstration que l'État est capable de régler une vraie pauvreté quand il décide de s'y mettre ? Regarde les vieux. En 1976, le taux de pauvreté des aînés au Québec était de 31 %. Un aîné sur trois dans la misère. En 2015 : 5,9 %. On a littéralement effacé la pauvreté des personnes âgées en deux générations. Pas avec des vœux pieux — avec le Régime de rentes du Québec, la Sécurité de la vieillesse pis le Supplément de revenu garanti. Des chèques, ciblés, sur du vrai manque.

Retiens ce chiffre. On y revient à la fin, parce qu'il change tout.

Ce que l'État peut faire quand la pauvreté est réelle Taux de pauvreté des aînés (65 ans +), Québec 31% 18% 6% 31 % 5,9 % 1976 2015 RRQ + Sécurité de la vieillesse + Supplément de revenu garanti

Le défilé des reflets

Maintenant le miroir sévère. Paragraphe par paragraphe, regarde ce que tu possèdes.

La maison. En 60 ans, la maison neuve moyenne a grossi de 76 %. On la remplit de moins de monde : 3,5 personnes par ménage dans les années 70, 2,5 aujourd'hui. Traduction : on chauffe, on assure, on hypothèque deux fois plus d'espace pour un tiers de monde en moins. La chambre d'amis sert deux fois par année. Le bureau, trois jours sur sept. Le sous-sol fini, personne l'habite. Mais il est sur ton relevé hypothécaire tous les mois, lui, fidèle au poste. T'as pas acheté une maison. T'as acheté du vide chauffé.

Taille moyenne d'une maison neuve au Québec En mètres carrés · +76 % en 60 ans (occupants : 3,5 → 2,5) 0 100 200 112 m² 198 m² 1961-1977 2016-2020

Le deuxième salaire. En 1976, le taux d'emploi des femmes de 15 à 64 ans au Québec était de 41,3 %. En 2019 : 74,1 %. L'écart avec les hommes est tombé de 34,5 points à 3,8. C'est une des plus belles avancées sociales du Québec — pis c'est aussi un piège qu'on n'ose pas nommer. La famille à un seul revenu a disparu. Dans un couple avec enfants, on est passé de 2,1 à 2,6 pourvoyeurs. L'Observatoire québécois des inégalités le dit froidement : ça prend aujourd'hui plus de pourvoyeurs par ménage pour maintenir le niveau de vie de la classe moyenne. Lis ça comme il faut. Tes parents faisaient vivre quatre personnes sur un chèque de paye. Vous êtes deux à travailler, pis vous trouvez que ça serre. Le deuxième salaire qui devait être un coussin est devenu une obligation. On a doublé les heures travaillées par ménage — pis on a tout dépensé.

La famille à un seul revenu a disparu Taux d'emploi des 15-64 ans, Québec 0 40% 80% 41,3 75,8 74,1 77,9 1976 2019 Femmes Hommes

Le char. Les chars. Un dans l'entrée, avant. Deux, souvent trois aujourd'hui — financés sur 84 mois, parce que plus personne paie un char comptant. On signe sept ans de dette sur un objet qui perd le quart de sa valeur en sortant du garage, pis on appelle ça « avoir les moyens ». On n'a pas les moyens. On a le crédit. C'est pas pareil.

Une berline des années 80 et deux ou trois VUS modernes dans la même entrée

Le 20 $ pour rester assis. Hier soir, t'as commandé sur l'app. Le repas à 30 $ au comptoir, livré, t'a coûté autour de 48 $. Une étude américaine de 2025 a chiffré la même commande chez McDonald's : 37 $ au resto, 62 $ livré — 70 % de plus. Forbes a documenté des majorations jusqu'à 91 %. Le quart de ton compte, c'est le prix de ne pas avoir mis tes culottes pour aller le chercher. Tes grands-parents auraient nourri la famille trois fois avec cet argent-là. Toi, t'as payé un supplément pour ne pas te lever. C'est pas de la pauvreté. C'est un mode de vie qu'on a choisi, pis qu'on facture ensuite à notre sentiment d'être pauvres.

Le 20 $ pour rester assis Même commande McDonald's, comptoir vs livraison (+70 %) 0 $ 35 $ 70 $ 37 $ 62 $ Au comptoir Livré (app)

[IMAGE — Sac de livraison : URL toujours manquante (tu m'avais redonné l'URL du héro). Renvoie-la et je l'insère ici. Le graphique ci-dessus illustre déjà le beat, donc c'est optionnel.]

Le coût du « normal ». Et il y a tout le reste — l'eau tiède du budget, les postes qu'on ne compte même plus parce qu'on les croit obligatoires. Le forfait cellulaire à 90 $ par mois, dans un pays où on paie parmi les factures de télécom les plus élevées au monde. Les trois ou quatre abonnements de streaming qui se renouvellent tout seuls pendant que tu dors. Le café à 6 $ sur le chemin du travail, 250 fois par année. Le gym qu'on paie pis qu'on ne fréquente pas. Aucun de ces postes-là n'existait dans le budget de mes parents. Mis bout à bout, c'est des centaines de dollars par mois sur des choses qui, il y a 40 ans, étaient soit du luxe rare, soit carrément inexistantes. La barre de ce qu'on appelle « le minimum » a monté de trois étages, pis on s'étonne de ne plus rien avoir en haut de la pile.

Le crédit instantané. Au-dessus de tout ça, la machine à dire oui. Une professeure en sciences de la consommation de l'Université Laval résume notre époque en une phrase : on n'est plus capables d'attendre. L'achat en un clic. Le « payez en quatre versements » sur une paire d'espadrilles. Le 84 mois sur le char. La marge de crédit qui suit la carte qui suit le prêt auto. On a effacé le délai entre vouloir pis avoir — et avec lui, on a effacé la dernière chose qui forçait le monde à se demander s'ils en avaient vraiment les moyens. Attendre, économiser, se priver un boutte : c'étaient pas des vertus de scout. C'était le mécanisme qui empêchait de vivre au-dessus de ses moyens. On l'a débranché, pis on est surpris du résultat.

Le verdict tient en un chiffre

Mets tout ça ensemble pis regarde le résultat sans cligner. En 1994, les ménages canadiens devaient 1,02 $ pour chaque dollar de revenu disponible. En 2024 : autour de 1,75 $. On est les ménages les plus endettés du G7. C'est pas un accident, c'est pas la faute de l'inflation toute seule, c'est pas juste les méchantes banques. C'est l'addition mathématique de tout ce qui précède : plus d'espace, plus de chars, plus d'abonnements, plus de livraisons, moins de patience. Pour chaque piasse qui rentre, on en doit presque deux. On n'est pas plus pauvres. On est plus exposés. La nuance est capitale.

Pour chaque dollar qui rentre, on en doit presque deux Dette des ménages canadiens (% du revenu disponible) 100% 145% 190% 102 % 187 % 176 % 1994 2022 2024

Le vrai trou — et là, ce n'est pas de ta faute

Faut quand même pas virer fou pis tout mettre sur le dos du monde. Il y a une affaire, une seule, où le serrage est réel, structurel, pas négociable : le logement. Le prix des maisons pis des loyers a décroché du revenu pour de vrai. Un jeune de 30 ans aujourd'hui ne peut pas acheter ce que ses parents achetaient à 30 ans, peu importe le nombre d'heures qu'il fait, peu importe combien de cafés à 6 $ il se prive de boire. Ça, c'est pas de la consommation impulsive. C'est un marché brisé — nourri par la spéculation, la rareté organisée pis vingt ans de décisions politiques. Là, le sentiment d'être coincé n'est pas une illusion. C'est un diagnostic. Pis c'est exactement là — pas ailleurs — qu'on a le droit, le devoir même, d'exiger que l'État agisse.

Bungalow québécois modeste avec pancarte À VENDRE / FOR SALE, un jeune sur le trottoir le regarde

La chute

Voici le problème, le vrai, celui qui rend ce miroir si dur à regarder : on ne fait plus la différence entre les deux. On a pris l'habitude d'empiler dans le même panier « la vie coûte trop cher » le loyer impayable pis le troisième abonnement de streaming, l'hypothèque hors de portée pis le char de trop, l'épicerie qui fait mal pis le 20 $ de livraison d'hier soir. Pis on tend la facture complète à l'État en disant : arrange ça.

Mais l'État, on vient de le voir, sait régler la vraie pauvreté. Il l'a fait pour les aînés : de 31 % à 5,9 %. Quand le manque est réel, ciblé, mesurable, les chèques marchent. Ce que l'État ne pourra jamais faire — ce qu'aucun gouvernement ne fera jamais — c'est te redonner une marge que tu as toi-même dépensée en pieds carrés, en mensualités pis en convenance. Ça, c'est pas un programme social. C'est un miroir.

On n'est pas plus pauvres que nos parents. On est plus gros, plus équipés, plus servis pis plus endettés qu'ils ne l'ont jamais été. On est à l'étroit dans des affaires qu'on s'est achetées, en exigeant qu'on nous paie le loyer du vide qu'on a construit autour de nous. La seule pauvreté qui a vraiment augmenté, c'est celle de la distinction entre ce qu'on subit pis ce qu'on a choisi. Pis cette pauvreté-là, aucun chèque ne va la régler.

Le reflet d'une grande cuisine moderne vide révélant un petit appartement chaleureux du passé

Un sujet à creuser ?

Commentaires et infolettre

Commentaires

MCH.WTF connaîtra votre identité réelle (numéro de cellulaire) même si vous utilisez un pseudonyme. Les commentaires sous pseudonyme ne seront publiés que s'ils reposent sur des sources vérifiables. Tous les commentaires sont modérés avant publication. Un délai de 5 minutes est requis entre chaque commentaire, avec un maximum de 3 commentaires par 24 heures.

Pour commenter, vérifiez votre identité par cellulaire.

Afficher mon vrai nom publiquement

Désactivé = utilisé comme pseudonyme

Aucun commentaire pour le moment.

Restez informé

Recevez nos analyses directement dans votre boîte courriel.

Fréquence
Thématiques