Où va l'argent? Payer plus, recevoir moins, et la facture qui reste
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Où va l'argent? Payer plus, recevoir moins, et la facture qui reste

Voilà la question qui tient toute cette série ensemble. Si la classe moyenne paie plein tarif, si se loger gruge le budget, si la jeune génération s'endette pour exister — bref, si on contribue autant —, alors où va l'argent? Pourquoi les urgences débordent, pourquoi les listes d'attente s'allongent, pourquoi on a l'impression de payer plus pour recevoir moins? Le budget de l'État donne des réponses. Elles ne sont pas simples, et c'est exactement ça, le nœud.

L'argent va surtout à deux endroits

Commençons par le fait brut. Pour 2025-2026, le total des dépenses du Québec plafonne autour de 165 milliards de dollars (service de la dette inclus). Deux portefeuilles avalent la part du lion : la Santé et les Services sociaux, à 65,5 G$, et l'Éducation, à 23,5 G$ [1].

DÉPENSES DU QUÉBEC 2025-2026 (~165 G$ AU TOTAL) Santé et Services sociaux 65,5 G$ Éducation 23,5 G$ Tout le reste + dette ~76 G$ La santé à elle seule représente environ 40 % des dépenses de programmes. Avec l'éducation, c'est plus de la moitié du budget de l'État qui part dans ces deux missions.

Premier constat, contre-intuitif : l'argent ne « disparaît » pas dans l'abstrait. Il va massivement là où on l'attend — soigner et éduquer. Le problème n'est pas qu'on n'investit pas. Au contraire : de 2018-2019 à 2024-2025, les dépenses en santé ont bondi de 52 % et celles en éducation de 55 %, des croissances annuelles moyennes de plus de 7 % [2].

Alors pourquoi on ne le sent pas?

Si on dépense toujours plus, pourquoi les services semblent-ils reculer? Trois mécaniques se conjuguent.

1. La croissance ralentit sous le coût réel. Après des années de hausses fortes, Québec a donné un coup de frein : la croissance des dépenses en santé a été ramenée à 3 % pour 2025-2026, ce qui « couvre tout juste les coûts de maintien des services » [3]. Des voix critiques estiment que le minimum pour ne pas reculer se situe entre 3,5 % et 4 % [4]. Autrement dit : on dépense plus en dollars, mais parfois moins que ce qu'il faut juste pour rester à niveau.

2. Le vieillissement dévore les gains. Le budget le souligne à gros traits : près du quart (24,4 %) des Québécois auront 65 ans et plus en 2050 [3]. Chaque hausse du budget de la santé est en partie avalée d'avance par une population qui vieillit et qui a besoin de plus de soins. On rame pour rester sur place.

3. La dette et les intérêts prélèvent leur part. Le Québec a enchaîné les déficits : 13,6 G$ en 2025-2026 (un sommet), ramené à 8,6 G$ pour 2026-2027, avec un retour à l'équilibre repoussé à 2029-2030 [1][5]. Chaque dollar emprunté aujourd'hui, c'est un dollar d'intérêts demain — de l'argent qui ne soigne ni n'éduque personne.

DÉFICIT DU QUÉBEC ET RETOUR À L'ÉQUILIBRE (PRÉVISION) 13,6 2025-26 8,6 2026-27 5,7 2027-28 1,5 2028-29 0 2029-30 En milliards $. Le retour à l'équilibre repose sur de la « discipline » — donc une pression continue sur les dépenses.

Le vrai dilemme : couper ou taxer?

C'est ici que tout se rejoint. Pour revenir à l'équilibre sans hausser les impôts, il faut comprimer les dépenses — et resserrer aussi vite implique, selon des analystes, des « compressions » dans les services [4]. Or les revenus de l'État restent, eux, sous le niveau des dépenses, notamment à cause des baisses d'impôt et de la réduction de la taxe scolaire des dernières années [6].

Le Québec est donc coincé dans une équation à trois variables : maintenir les services, contenir la dette, et ne pas alourdir un fardeau fiscal déjà parmi les plus lourds en Amérique du Nord (on l'a vu dans les volets précédents). On ne peut pas optimiser les trois en même temps. Quelque chose cède — et ces dernières années, ce sont souvent les services de première ligne et les délais d'attente qui ont absorbé le choc.

La réponse honnête à « où va l'argent? »

Il va majoritairement à la santé et à l'éducation — ça, c'est vérifiable et ça augmente. Mais il est rattrapé par trois forces : une population qui vieillit, des coûts qui montent plus vite que les budgets, et une dette à financer. Résultat : on peut payer plus et recevoir moins en même temps, sans qu'un dollar ait été « volé ». Le système n'est pas pillé — il est à bout de souffle.

Le mot de la fin

C'est là que se referme cette série. L'État n'a pas disparu, il n'a pas dilapidé l'argent dans l'ombre. Il fait face à des coûts structurels qui montent plus vite que sa capacité à les financer — et, plutôt que de trancher franchement entre taxer davantage ou réduire les promesses, il a choisi une troisième voie : transférer le risque sur l'individu. La classe moyenne éponge par ses impôts. Le ménage éponge par son loyer et son hypothèque. La jeune génération éponge par sa dette et son report de la propriété. Et les services, eux, encaissent la différence.

« Où va l'argent? » n'a pas de méchant au bout du fil. La vérité est plus inconfortable : l'argent va exactement là où il doit aller, mais il n'y en a plus assez pour tenir la promesse d'origine — un État qui prend soin de chacun, sans demander à personne de porter le risque à sa place. C'est ça, un État à bout de souffle. Et nous aussi.

[1] Budget du Québec 2025-2026 (Finances Québec) : dépenses totales ~165 G$, santé 65,5 G$, éducation 23,5 G$, déficit 13,6 G$. [2] Discours sur le budget 2025-2026, Finances Québec : croissance santé +52 % et éducation +55 % de 2018-2019 à 2024-2025. [3] Le Devoir (26 mars 2025) : frein à 3 % en santé; 24,4 % de 65 ans et plus en 2050. [4] Pivot / propos de V. Marissal et G. Hébert (mars 2025) : seuil de maintien 3,5-4 %, risque de compressions. [5] La Presse (18 mars 2026) : budget 2026-2027, déficit 8,6 G$, dette nette 38,8 % du PIB. [6] Le Devoir (18 mars 2026) : revenus sous les dépenses, effet des baisses d'impôt et de la taxe scolaire.


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