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Phénix : le système de paye qui devait économiser 70 millions et en a brûlé 5 100
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Phénix : le système de paye qui devait économiser 70 millions et en a brûlé 5 100

5 min de lecture

  • 274 millions devenus 5,1 milliards — le système de paye qui devait faire ÉCONOMISER 70 M$ par année au fédéral affiche un multiplicateur de x19, le pire de notre palmarès en valeur absolue après Trans Mountain.
  • La moitié des fonctionnaires touchés — dès 2018, près de 80 % des 290 000 employés fédéraux avaient vécu des erreurs de paye : sous-payés, trop payés, ou pas payés du tout.
  • 3,57 milliards de trop-payés — 483 130 fonctionnaires ont reçu des sommes en trop depuis 2016, qu'Ottawa tente encore de récupérer, parfois au-delà des délais légaux.
  • 216 000 dossiers encore en retard — dix ans après le lancement, 1 700 employés à temps plein travaillent à écluser l'arriéré, dont 98 000 mouvements en suspens depuis plus d'un an.
  • IBM avait dit non — en mai 2015, le concepteur lui-même recommandait de retarder le déploiement. Ottawa a lancé quand même, neuf mois plus tard.

Imaginez un employeur qui, pendant dix ans, se trompe sur la paye de la moitié de son personnel — trop, pas assez, ou rien du tout — et qui envoie ensuite des agences de recouvrement chercher les trop-payés qu'il a lui-même versés par erreur. Cet employeur, c'est le gouvernement du Canada, le plus gros employeur au pays. Épisode 3 de notre palmarès du gaspillage : Phénix, le fiasco informatique dont la particularité est d'avoir été fabriqué à deux — conçu par un gouvernement conservateur, déployé par un gouvernement libéral, contre l'avis écrit de son propre fournisseur.

L'anatomie du dérapage

L'histoire commence en 2009 sous Stephen Harper avec l'Initiative de transformation de l'administration de la paye : remplacer un système vieux de 40 ans par une solution commerciale « clé en main » d'IBM, bâtie sur PeopleSoft, pour un coût annoncé de 274 millions en 2012. La promesse au cœur du projet : des économies annuelles d'environ 70 millions, obtenues en centralisant la paye au nouveau centre de Miramichi, au Nouveau-Brunswick.

Pour encaisser ces économies avant même que le système fonctionne, Ottawa élimine 1 200 postes de conseillers en rémunération entre 2012 et 2016 — l'expertise humaine qui corrigeait les erreurs de l'ancien système. Puis vient l'avertissement que tout le monde connaît maintenant : en mai 2015, IBM recommande de retarder le déploiement en raison de problèmes critiques. Le gouvernement Trudeau, fraîchement élu, lance quand même Phénix en février 2016 — sans supervision adéquate, conclura l'audit fédéral. Les erreurs de paye commencent dès les premières semaines et ne se sont jamais arrêtées.

5,1 G$
Facture totale
(vs 274 M$ prévus)
3,57 G$
Trop-payés versés à
483 130 fonctionnaires
216 000
Dossiers encore
en retard (fév. 2026)
851 M$
Versés à IBM
seule depuis le début

Dix ans plus tard, toujours pas réglé

En 2024-2025, le système traitait 38 milliards de dollars de rémunération pour plus de 430 000 fonctionnaires actifs et retraités — avec, en parallèle, une armée de 1 700 employés à temps plein dédiée uniquement à corriger ses erreurs. Au 25 février 2026, 216 000 transactions attendaient encore d'être traitées, dont 98 000 depuis plus d'un an. Les investissements atteignaient 4,34 milliards, sans compter les 521,4 millions supplémentaires prévus pour 2026-2027. En additionnant l'arriéré et le nouveau système de remplacement, le sous-ministre délégué Alex Benay a lui-même avancé le total : 5,1 milliards.

Et le remplacement inquiète déjà. Ottawa a accordé en juin 2025 un contrat de 350,6 millions sur 10 ans à Dayforce, avec pleine opération espérée — prudemment — pour 2030. Or, dans son rapport de mars 2026, la vérificatrice générale Karen Hogan note que la grande leçon de Phénix, simplifier les règles de paye AVANT de lancer un nouveau système, n'a toujours pas été appliquée : dix ans plus tard, les progrès sont « limités », et le fédéral personnalise déjà Dayforce à coups de millions supplémentaires — exactement le réflexe qui a tué Phénix. Un comité parlementaire a d'ailleurs voté pour réclamer une enquête publique sur les fiascos informatiques fédéraux : Phénix, ArriveCAN et le système des pensions CÚRAM.

Qui pointer

Le gouvernement Harper pour la conception. C'est lui qui a lancé l'initiative en 2009, choisi la centralisation à Miramichi, et surtout éliminé 1 200 conseillers en rémunération avant que le système ne fonctionne — encaissant les économies avant de livrer la marchandise. Le filet de sécurité humain a été coupé en premier.

Le gouvernement Trudeau pour le déploiement. L'avertissement d'IBM de mai 2015 était sur la table. Services publics et Approvisionnement Canada, sous la ministre Judy Foote, a lancé Phénix en février 2016 quand même, en deux vagues massives de centaines de milliers d'employés — précisément le scénario « big bang » que les experts déconseillent et qu'Ottawa jure aujourd'hui de ne plus jamais répéter avec Dayforce.

La machine elle-même pour la suite. Le rapport du vérificateur général de 2017 accusait le gouvernement de ne pas avoir su cerner ni régler les problèmes de manière durable. Dix ans de rustines, des recouvrements de trop-payés contestés par l'Alliance de la Fonction publique parce que menés au-delà des délais de prescription, et des fonctionnaires qui hésitent encore à prendre leur retraite de peur de déclencher une nouvelle erreur de paye. Personne n'a été congédié pour Phénix.

Le multiplicateur

De 274 millions annoncés à 5,1 milliards : x19. Mais le vrai chiffre de Phénix est peut-être ailleurs : un projet vendu comme une ÉCONOMIE de 70 millions par année coûte aujourd'hui l'équivalent de 73 ans de ces économies promises. La semaine prochaine, épisode 4 : le programme de rachat d'armes, où chaque arme récupérée coûte 24 000 $ pour une indemnité de 1 200 $ au propriétaire.

Sources

[1] Radio-Canada — « Fiasco du système de paye Phénix : 10 ans d'erreurs et de leçons » — février 2026
[2] Bureau de la vérificatrice générale du Canada — « La modernisation du système de paye » — mars 2026
[3] Radio-Canada — « Les hauts fonctionnaires recommandent de changer de système de paie graduellement » — juin 2025
[4] Radio-Canada — « Phénix à Dayforce : la transition suscite les préoccupations de la vérificatrice générale » — mars 2026
[5] Rapport du vérificateur général du Canada sur Phénix — 2017
[6] Alliance de la Fonction publique du Canada — dossier Phénix


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