SAAQclic : le milliard qui s'est construit sur des mensonges
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SAAQclic : le milliard qui s'est construit sur des mensonges

5 min de lecture

  • 458 millions devenus 1,1 milliard — le contrat du virage numérique de la SAAQ (projet CASA) a plus que doublé, et un expert évalue le coût de cycle de vie complet à 2, voire 3 milliards.
  • Un mensonge organisé, pas une erreur — le commissaire Denis Gallant conclut que la SAAQ a « sciemment trompé » les élus et le public pendant des années : « le résultat d'actions conscientes ».
  • Québec savait dès 2023 — la ministre Geneviève Guilbault a été informée de la stratégie contractuelle en juin 2023; l'information s'est rendue au cabinet de François Legault deux mois plus tard.
  • Un concurrent offrait 135 millions de moins — CGI proposait de réaliser le projet pour beaucoup moins cher que le soumissionnaire retenu.
  • La dette jusqu'en 2042 — la SAAQ prévoit rembourser la facture de son propre fiasco sur 16 ans; l'enquête publique a elle-même coûté 7 millions.

L'hiver 2023, des Québécois ont fait la file dehors, au froid, pendant des heures, pour renouveler un permis de conduire. C'était la partie visible de SAAQclic — le lancement raté d'une plateforme numérique censée simplifier leur vie. Trois ans plus tard, le rapport de la commission Gallant a révélé la partie invisible : derrière les files d'attente se cachait un dérapage financier de plusieurs centaines de millions, dissimulé aux élus par la société d'État elle-même. Épisode 2 de notre palmarès du gaspillage : le fiasco où le vérificateur n'a pas écrit « erreurs de bonne foi », mais bien « actions conscientes ».

L'anatomie du dérapage

Le projet s'appelle CASA — Carrefour des services d'affaires — et vise à moderniser les systèmes informatiques vieillissants de la Société de l'assurance automobile du Québec. Le contrat de départ est fixé à 458 millions de dollars et attribué à un consortium mené par LGS, filiale d'IBM. Détail qui pique encore aujourd'hui : la commission a appris que CGI offrait de réaliser le projet pour 135 millions de moins.

Le mégaprojet est mené trop vite, avec trop d'éléments nouveaux en même temps, sous une gouvernance concentrée entre peu de mains et obsédée par la livraison à tout prix. Les avenants s'empilent : la seule « livraison 2 » du contrat passe de 81 millions en 2017 à 329 millions en 2023. Les dépenses sont éparpillées entre contrat initial, avenants, appels d'offres subséquents et coûts internes — sans jamais être consolidées dans un portrait financier unique. Résultat : au moment de prendre des décisions majeures, personne au gouvernement ne dispose d'une vision complète des coûts réels.

SAAQclic — l'escalade de la facture (en millions $)
458
Contrat
de départ
916
Mars 2025
(docs internes)
1 100
D'ici 2027
(VG Québec)
2 000–3 000
Cycle de vie
(estimation expert)
Sources : commission Gallant, Vérificatrice générale du Québec, témoignage de Louis Martin (UQAM). Estimation de cycle de vie basée sur la règle d'industrie : coût initial = 10 à 35 % du coût total.

Le mensonge documenté

C'est ici que SAAQclic se distingue des autres fiascos de la série. Après 75 jours d'audiences, 124 témoins et des milliers de documents, le commissaire Denis Gallant a tranché dans son rapport de 586 pages déposé le 16 février 2026 : « La SAAQ a transmis des informations trompeuses aux membres de l'Assemblée nationale durant plusieurs années. Ce n'est pas le fruit d'erreurs de bonne foi, mais le résultat d'actions conscientes. »

Avant 2023, les informations transmises aux ministres étaient fragmentaires : ni les coûts globaux, ni l'ampleur du dérapage, ni les risques cumulés n'étaient présentés de façon claire et consolidée. Les parlementaires votaient des crédits sur la base de chiffres trompeurs. Et pendant ce temps, à l'interne, la facture doublait.

Qui pointer

La direction de la SAAQ porte la responsabilité première. C'est elle qui, selon le rapport Gallant, a sciemment trompé l'Assemblée nationale. Le gouvernement évalue d'ailleurs des recours civils contre d'anciens dirigeants de la société d'État — leur immunité, ont souligné des juristes, ne peut pas être totale lorsqu'il y a eu mensonge délibéré. L'ex-PDG Éric Ducharme, arrivé après le naufrage, a lui-même admis devant la commission que la SAAQ était « coincée » par son contrat et incapable de fonctionner sans ses firmes externes.

Les firmes privées ensuite. Le consortium mené par LGS, filiale d'IBM, a bénéficié d'un modèle contractuel qui favorisait les avenants et rendait le suivi incompréhensible pour les décideurs externes. Québec examine aussi ses recours contre elles. LGS a d'ailleurs refusé de lever le secret professionnel sur un pan crucial de l'histoire devant l'UPAC.

Le politique enfin, pour l'après. Geneviève Guilbault, alors ministre des Transports, a été informée en juin 2023 de la stratégie contractuelle de la SAAQ, d'un avenant de 45,7 millions conclu et d'un autre en préparation — le document montrait la livraison 2 passée de 81 à 329 millions. Elle a toujours soutenu n'avoir rien su avant le rapport de la VG de février 2025. La même information s'est rendue à la directrice des communications de François Legault et à l'un de ses conseillers politiques deux mois plus tard. Le premier ministre jure que son gouvernement n'a « jamais, jamais » été informé du coût révisé de 1,1 milliard. Le rapport Gallant, lui, établit que l'information circulait dans l'appareil dès 2023 — et que personne n'a sonné l'alarme publiquement avant que la vérificatrice générale ne le fasse.

La facture qui continue de courir

Le compteur ne s'est pas arrêté avec le rapport. La SAAQ s'est engagée à rembourser la dette de son virage numérique d'ici 2042 — seize ans de paiements pour un système lancé en pleine débâcle. L'expert Louis Martin a rappelé à la commission la règle d'industrie : le coût initial d'un logiciel représente entre 10 et 35 % de son coût de cycle de vie complet. Appliquée à SAAQclic, cette règle mène à une facture totale de 2 à 3 milliards de dollars, incluant l'exploitation et la sortie éventuelle du système. Et l'enquête elle-même — nécessaire, mais quand même — a ajouté 7 millions à l'addition.

Au multiplicateur, SAAQclic fait « seulement » x2,4 sur le contrat initial. Mais aucun autre dossier de la série n'a de commission d'enquête concluant au mensonge délibéré. C'est ce qui lui vaut sa place au palmarès : les autres ont dérapé; celui-ci a menti en dérapant. La semaine prochaine, épisode 3 : Phénix, le système de paye fédéral qui devait économiser 70 millions par année — et qui en a coûté 5 100.

Sources

[1] Commission Gallant — Rapport d'enquête sur la gestion et la réalisation du programme CASA — 16 février 2026
[2] Le Devoir — « Le rapport de la Commission Gallant sur SAAQclic en 5 chiffres » — février 2026
[3] Vérificatrice générale du Québec — rapport sur SAAQclic — février 2025
[4] Radio-Canada — « SAAQclic pourrait coûter jusqu'à 3 milliards $, selon un expert » — octobre 2025
[5] Radio-Canada — « Fiasco SAAQclic : CGI offrait de faire le projet pour 135 millions de moins »
[6] Les Affaires — « SAAQclic : combien a coûté la commission Gallant? » — novembre 2025
[7] Radio-Canada — « Fiasco SAAQclic : la SAAQ a menti pendant des années, Québec savait dès 2023 » — février 2026


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