« Faut taxer les ultra-riches. » C'est probablement la phrase qui reviendra le plus souvent d'ici l'élection québécoise d'octobre 2026. Mais derrière le slogan se cachent trois questions qu'on règle rarement : c'est qui, un ultra-riche? Pourquoi le taxer autrement que par l'impôt sur le revenu? Et c'est quoi, au juste, l'objectif?
C'est qui, un ultra-riche?
D'abord, oublions le salarié à gros chèque. Comme on l'a vu dans le volet précédent, la vraie richesse se mesure en patrimoine, pas en revenu. Au sommet, on parle de centimillionnaires (100 M$ et plus) et de milliardaires.
Le Canada en compte un nombre restreint mais colossalement riche : 77 milliardaires, dont la fortune combinée atteint environ 561 milliards $ — soit presque l'équivalent des dépenses totales du gouvernement fédéral en 2025-2026 (586 G$) [1]. Le pays abriterait aussi entre 500 et 700 centimillionnaires, concentrés surtout à Toronto et Vancouver [2].
Pourquoi viser le patrimoine et pas le revenu?
C'est l'argument central des partisans d'une taxe sur la fortune. Au Canada, les 20 % les plus riches gagnent environ 7 fois plus que les 20 % les plus pauvres en revenu — mais ils possèdent 508 fois plus en patrimoine [1]. Hausser l'impôt sur le revenu raterait donc largement la cible : l'argent des plus fortunés vient surtout d'actifs (immobilier, placements), pas d'un salaire.
Ce qui est sur la table en 2026
Le débat n'est pas théorique. Voici les propositions concrètes qui circulent.
| Proposition | Seuil | Taux |
|---|---|---|
| Québec solidaire (Québec) | Actifs > 25 M$ Actifs > 100 M$ | 1 % 2 % |
| Taxe Zucman (France / international) | Patrimoine > 100 M€ | 2 % min. |
La proposition de Québec solidaire cible désormais les fortunes de 25 M$ et plus. C'est une correction importante : en 2022, le parti visait les actifs au-delà de 1 M$, ce qui touchait aussi un couple de retraités de la classe moyenne supérieure avec un duplex comme fonds de pension [3]. La Coalition avenir Québec, au gouvernement, s'y oppose et préfère miser sur la croissance économique plutôt que sur une hausse d'impôt [4].
À l'international, la référence est la taxe Zucman, du nom de l'économiste Gabriel Zucman : un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines de plus de 100 M€, conçu pour que les ultra-riches paient au moins ce minimum [5]. La France a frôlé son adoption, et sept lauréats du prix Nobel d'économie l'ont appuyée [6].
Les arguments contre
L'idée n'est pas sans failles, et il faut les nommer honnêtement.
La fuite des capitaux. C'est l'objection numéro un. En France, environ 60 000 foyers fortunés ont émigré entre 2000 et 2016, emportant quelque 200 G€ d'actifs [5]. Les partisans répliquent que le Canada dispose d'un impôt de sortie : quitter le pays avec une grosse fortune déclenche l'impôt sur les gains en capital de tous les actifs [6].
La complexité. Évaluer chaque année le patrimoine de quelques milliers de personnes — entreprises privées, œuvres d'art, immobilier — coûte cher en bureaucratie, parfois pour récolter peu.
« On taxe déjà. » Les critiques rappellent que les Québécois les plus fortunés paient déjà 53 % d'impôt sur chaque dollar de revenu au-delà d'environ 260 000 $, et que l'État prélève aussi sa part au moment de la succession [7].
Le paradoxe qu'on oublie
Voici ce que le débat public escamote presque toujours. On s'indigne du « 53 % » que paieraient les riches. Mais comme on l'a montré dans le premier volet de cette enquête, une famille monoparentale à revenu modeste subit un taux effectif marginal qui peut grimper jusqu'à 70, 80, voire 100 % quand on additionne impôts et aides récupérées.
Ça ne dit pas si on doit ou non taxer les ultra-riches. Mais ça remet les proportions à l'endroit : le taux le plus écrasant du système ne frappe pas le sommet — il frappe le milieu et le bas, à l'endroit précis où les gens essaient de remonter la pente.
Quel objectif, comme société?
C'est la vraie question, celle qu'on évite. Une taxe sur la fortune peut viser trois choses très différentes, et elles ne mènent pas au même design :
Générer des recettes pour financer les services, dans un contexte de déficit. Réduire la concentration de la richesse, jugée malsaine pour la démocratie. Ou — version que certains soupçonnent — punir la réussite, « niveler par le bas ». Les trois objectifs sont souvent confondus dans le même slogan, alors qu'ils appellent des politiques distinctes et qu'on devrait choisir lequel on poursuit.
La question qui reste
Veut-on que l'ultra-riche contribue davantage parce que l'État manque de souffle et que la richesse est devenue extrême? Ou veut-on, au fond, qu'il soit ramené au niveau de tout le monde? Les deux ne demandent pas la même chose — et tant qu'on ne tranche pas l'objectif, le débat tourne en rond.
