Trop pauvre pour acheter cheap : ma montre et les limites de l'achat local
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Trop pauvre pour acheter cheap : ma montre et les limites de l'achat local

  • Le principe — J'achète local par conviction. Mais l'achat local n'a de sens que si le produit livre une vraie valeur : qualité, juste prix et service. Sinon, on paie plus cher pour moins bien.
  • La mésaventure — Montre d'environ 800 $ précommandée à 550 $ au tarif de prévente, payée à 100 % en janvier 2026 pour une livraison en mai, repoussée à juillet sans avertissement. Aucune compensation. J'ai annulé et été remboursé.
  • L'ironie — Selon le baromètre du CQCD, la 2e raison invoquée pour acheter local est « le service après-vente et la garantie faciles à faire respecter » (33 %). C'est précisément ce qui a manqué.
  • Le contrepoint — Faute de montre fonctionnelle, j'ai acheté une montre non locale, étanche, à moins de 100 $, livrée le lendemain.
  • La conclusion — Acheter local doit servir l'acheteur en premier. Un produit d'ici plus cher et moins bon ne rend service à personne — et fabrique même plus de déchets.

Il y a un proverbe que j'aime : « je ne suis pas assez riche pour acheter bon marché ». Autrement dit, le cheap qu'on rachète deux fois finit par coûter plus cher que la qualité payée une fois. C'est une philosophie d'achat que j'applique, et qui me pousse naturellement vers le local. Sauf que cette conviction vient de se cogner sur une mésaventure très concrète — une montre québécoise que je n'ai finalement jamais reçue — et ça m'a forcé à clarifier ce que « acheter local » devrait vraiment vouloir dire.

Une montre payée en janvier, jamais reçue en juillet

Je ne porte aucun bijou. Je suis gadget, et je suis montre. Si j'avais les moyens, j'aurais probablement au poignet des pièces valant plusieurs dizaines de milliers de dollars — ce que je trouve par ailleurs assez démesuré. Dans la vraie vie, mes montres tournent autour de 1 000 $, et ce segment-là n'est à peu près jamais fabriqué au Québec.

D'où mon intérêt pour Solios, une maison montréalaise qui conçoit des montres solaires — sans pile jetable, une cellule qui recharge la montre pendant une vingtaine d'années. Première marque B Corp au monde dans son créneau, vraie démarche écoresponsable, segment « luxe abordable ». Sur papier, exactement le genre d'entreprise qu'on a envie d'encourager. Et en 2025, l'annonce qui fait mouche : leur première montre entièrement assemblée ici, au Québec — une première au pays.

J'ai embarqué. En janvier 2026, je paie la précommande à 100 % — environ 550 $ au tarif de prévente, pour une montre affichée autour de 800 $ — comme l'exigeait le lancement, pour une livraison annoncée en mai 2026.

Mai approche, je m'informe. Silence. Je relance deux, trois fois. À la mi-mai, on me répond enfin : problème de production, la montre arrivera peut-être en juillet — deux mois après la date promise. Quand je demande depuis quand le retard était connu, on me confirme qu'il l'était déjà, sans qu'on ait jugé bon de prévenir le client qui avait payé d'avance. Je demande un geste : un rabais, un crédit, un bracelet supplémentaire, n'importe quoi pour reconnaître les deux mois et le silence. Réponse : rien. Et ce « juillet » ne garantissait rien — aucune certitude que la montre serait même livrée à cette nouvelle date.

Le détail qui dérange : en payant d'avance au tarif de prévente, je n'étais pas un simple client — je finançais le lancement de leur production. C'est précisément ce genre de client qu'on ménage quand ça tourne mal. On a fait le contraire.

J'ai cassé la commande et récupéré mon argent. Pas par caprice : parce que je me voyais déjà courir après l'information tout l'été, le « juillet » glissant vers septembre, et accumuler la frustration. Note honnête au passage : j'avais déjà possédé une Solios, qui avait cessé de fonctionner après un simple contact avec l'eau — ce que je trouvais cheap pour une montre de ce prix. Le nouveau modèle, lui, annonce une étanchéité sérieuse. Soit. Mais une fois échaudé, on regarde le reste autrement.

Ce que l'achat local est censé garantir

Voici où mon cas individuel rejoint quelque chose de plus large. Quand on demande aux Québécois pourquoi ils tiennent à l'achat local, la réponse n'est pas seulement patriotique. Le service après-vente et la garantie faciles à faire respecter arrivent au sommet des motivations — juste derrière le soutien à l'économie d'ici, et devant même la qualité supérieure et l'argument écologique.

Pourquoi acheter local? (raisons jugées « très importantes »)
34 %
33 %
28 %
28 %
Soutenir l'économie locale
Service après-vente et garantie faciles
Meilleure qualité
Raisons écologiques
Source : Baromètre CQCD / ORAMA Marketing, sondage auprès de 1 000+ consommateurs.

C'est tout le paradoxe de mon histoire. On m'a vendu un produit local en s'appuyant exactement sur les valeurs qui me font choisir le local — la proximité, la responsabilité, la relation directe — pour ensuite m'offrir le service qu'on reproche justement aux géants anonymes : pas de communication, pas de flexibilité, pas de considération pour le client qui a payé d'avance.

Acheter local n'est pas une vertu en soi

Soyons clairs, parce que c'est ici que je m'assume. Acheter local n'est pas automatiquement un bon geste. Les Québécois se disent prêts à payer de 22 % à 71 % de plus pour un produit d'ici certifié. Encore faut-il savoir ce qu'on paie. Prenez le t-shirt « fabriqué au Québec » à 70 ou 90 $, contre 20 $ pour un importé : bien souvent, la seule part réellement locale, c'est l'imprimé. Le vêtement lui-même — un Gildan, un Fruit of the Loom — est un blank fabriqué à l'étranger, simplement sérigraphié ici. On paie une prime « locale » pour un produit dont l'essentiel a traversé la planète. Cette prime n'est légitime que quand elle achète quelque chose de réel : une meilleure qualité, une plus longue durée de vie, un service humain, un salaire décent versé ici. Quand c'est le cas, le calcul tient : on paie plus, mais on remplace moins souvent, et l'argent reste dans l'économie d'ici.

Mais cette prime devient un piège dans trois cas de figure. Si le produit local est de qualité égale mais plus cher, on ne rend service à personne : on paie une surtaxe morale. S'il est de moins bonne qualité pour plus cher, c'est pire — on génère plus de déchets en rachetant deux fois. Et si la seule qualité du produit, c'est d'être local — plus cher, moins bon, et un service défaillant par-dessus le marché — alors « acheter local » ne fait plus qu'additionner les insatisfactions.

Mon cas illustre une asymétrie qu'on oublie : je fais déjà partie de l'économie locale. Quand une transaction tourne mal, ce n'est pas un détail anonyme — c'est moi qui mange le mauvais service. Et une montre, ça ne s'achète pas chaque semaine : c'est une fois aux deux, trois, quatre ans. Le commerçant local qui rate cette transaction-là ne perd pas un achat parmi cent : il perd celui-là, et la confiance avec.

Faute de montre fonctionnelle, je me suis donc tourné vers une marque non locale : étanche, fiable, moins de 100 $, commandée un soir et reçue le lendemain. Une montre à un dixième du prix qui résiste à ce qu'une montre à plusieurs centaines de dollars ne supportait pas. Je ne m'en réjouis pas — j'aurais préféré encourager d'ici. Mais on ne me l'a pas permis.

La juste valeur, ou rien

Ma conclusion n'est pas « arrêtez d'acheter local ». C'est l'inverse, à une condition. L'achat local doit d'abord servir l'acheteur : par la qualité, par le service, par la juste valeur. Quand un produit d'exception est offert à son juste prix, et qu'en plus il est local — là, on entre dans une sphère vraiment intéressante, où tout le monde gagne : l'acheteur, le marchand, l'économie d'ici.

Le problème, c'est que trop d'entreprises locales échouent sur l'une de ces marches : le service, le prix juste, ou pire, elles vendent un produit dont la seule qualité est d'être local. Les fraises du Québec seront toujours les meilleures. Mais quand elles coûtent plus cher qu'une fraise qui a traversé la moitié du continent, et que c'est moi qui dois aller les cueillir au champ, le « local » ne suffit plus à justifier la transaction.

Acheter local, ça devrait être se rendre service à soi, tout en rendant service au marchand d'ici, tout en faisant rouler l'économie. Les trois ensemble. Pas un sur trois en se disant que la bonne conscience compense le reste.

Simon Perras est chroniqueur indépendant sur mch.wtf et fondateur de MCH Hypothécaire, une plateforme d'analyse de compatibilité hypothécaire.

Sources

[1] Les Affaires — « Solios veut briller avec sa montre solaire assemblée ici » — 5 janvier 2026
[2] La Presse — « Une montre québécoise à énergie solaire » (segment, technologie solaire, fondateurs) — 2019, mise à jour ultérieure
[3] Conseil québécois du commerce de détail (CQCD) / ORAMA Marketing — Baromètre sur l'achat local, raisons d'achat — 2022
[4] Les Produits du Québec / AppEco — Étude sur la prime de prix consentie pour un produit québécois certifié
[5] Noovo Moi — « Acheter local : combien ça coûte réellement » — comparatifs de prix


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