Vos vieux chandails valent plus que vous pensez. Personne ne les ramasse.
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Vos vieux chandails valent plus que vous pensez. Personne ne les ramasse.

Montagne de vêtements usagés dans un marché à ciel ouvert

Image : MCH.WTF / Pollo.ai

En bref —

Le Québec récupère des dizaines de milliers de tonnes de textiles par an. Près de la moitié part chez des courtiers qui exportent vers l'Afrique et l'Asie. Le recyclage par défibrage est quasi inexistant dans la province. Pendant ce temps, des fabricants québécois importent leur fibre recyclée des États-Unis, et la loi qui bloquait l'utilisation de matériaux usagés dans le rembourrage vient d'être abrogée. La matière première est gratuite. Les débouchés sont prouvés. Personne ne connecte les fils.

Le circuit du don

Tu déposes tes vieux vêtements dans une cloche. Tu penses bien faire. Le geste est sincère. Mais entre ta bonne intention et la destination finale de ton chandail, il y a un circuit que personne ne t'explique.

Au Québec, selon le Bilan 2023 de RECYC-QUÉBEC, les installations de récupération des textiles ont reçu plus de 38 000 tonnes de matières. Voici où elles sont allées :

Où vont les textiles récupérés au Québec? (RECYC-QUÉBEC, Bilan 2023) Courtiers / exportation — 44 % Réemploi local — 29 % Transformation — 19 % 7 % Élimination (enfouissement) Le défibrage/recyclage en fibre n'apparaît même plus dans les statistiques — trop marginal pour être comptabilisé.

En clair : pour chaque 10 sacs de linge que tu donnes, moins de 3 finissent dans une friperie locale. Presque 5 partent à l'étranger. Et le recyclage en fibre — celui qui transformerait le tissu en nouvelle matière première — n'existe pratiquement pas au Québec.

La tendance empire. En 2018, le réemploi local représentait 48 % des textiles récupérés. En 2023, il est tombé à 29 %. L'exportation, elle, est passée de 36 % à 44 %. Et RECYC-QUÉBEC note une hausse de 19 % des textiles envoyés directement à l'élimination entre 2019 et 2023.

L'autre bout du circuit

Les vêtements exportés partent principalement vers l'Afrique et l'Asie. Le Ghana reçoit à lui seul environ 160 tonnes de déchets textiles par jour, selon les données citées à l'Assemblée nationale de France. Une partie trouve preneur dans les marchés de friperie locaux. Une autre partie — les vêtements de fast fashion trop abîmés pour être revendus — finit dans des dépotoirs à ciel ouvert.

En 2025, un influenceur allemand nommé Moe.Haa a glissé un AirTag dans une paire de baskets déposée dans une cloche de la Croix-Rouge en Bavière. L'application « Localiser » a retracé le parcours : Munich → Autriche → Slovénie → Croatie → Bosnie-Herzégovine, où les chaussures ont été mises en vente sur un marché de vêtements d'occasion. 800 kilomètres en quelques jours.

La Croix-Rouge a répondu que seulement 10 % des vêtements récupérés sont distribués directement à des personnes dans le besoin. Le reste est trié, revendu ou exporté pour financer des projets sociaux. C'est le même modèle partout, y compris au Québec.

Ici, le même portrait

Au Canada, 1,3 million de tonnes de vêtements sont disponibles à la consommation chaque année. Près de 1,1 million de tonnes sont mises au rebut. Le recyclage textile est « très limité », selon le rapport fédéral sur la circularité des textiles vestimentaires publié en 2024.

Au Québec, les chiffres locaux confirment le portrait. Certex, le plus grand centre de tri textile de la province, est basé à Saint-Hubert. L'organisme traite environ 6 000 tonnes de textiles par année. De ce volume, environ 60 % est exporté vers des pays d'Afrique et d'Asie. Une partie des vêtements sont en bon état. Une autre portion est vendue pour être transformée en nouvelles matières. Le reste devient un problème pour quelqu'un d'autre.

À Sherbrooke, Récupex est le plus grand récupérateur de vêtements de l'Estrie. L'organisme à but non lucratif, situé au 2345 rue Hertel, récupère environ 1 000 tonnes de textiles par année. En 20 ans, il a détourné quelque 20 millions de kilos de matières des sites d'enfouissement. Mais entre 5 et 7 % de ce qu'il reçoit est trop détérioré pour être réutilisé, transformé ou revendu. Ces rejets vont directement à l'enfouissement, faute d'options.

Récupex n'a pas de broyeur. Pas de défibreuse. Pas de filière locale pour transformer les rejets en fibre réutilisable. Personne en Estrie n'en a.

La loi qui n'existe plus

Pendant des décennies, une loi québécoise bloquait toute possibilité de recyclage textile en rembourrage. La Loi sur les matériaux de rembourrage et les articles rembourrés, adoptée en 1969, interdisait l'utilisation de « matériaux d'occasion » dans les coussins, les sofas, les matelas et tout autre article rembourré. Le but original : éviter que des vieux matelas infestés de vermines soient reconditionnés et revendus. L'intention était bonne. Le résultat, 55 ans plus tard, était absurde.

Julien Beaulieu, chercheur au Centre de transfert en écologie industrielle, résumait le problème dans La Tribune : les textiles post-consommation représentent 80 % des résidus textiles au Québec, et la loi empêchait de les recycler en rembourrage. Pendant ce temps, les fabricants de feutre québécois devaient importer leur fibre recyclée des États-Unis.

L'Ontario a abrogé sa loi équivalente en 2018. Le Manitoba en 2020. Le Québec était la dernière province canadienne à maintenir cette interdiction.

C'est fait. Le projet de loi 103 a abrogé la loi M-5. Le verrou légal n'existe plus.

Et pourtant : aucune usine de défibrage textile n'a ouvert au Québec depuis.

Le verrou légal est tombé. L'usine n'a pas suivi. Loi M-5 (1969) Interdiction matériaux usagés en rembourrage PL 103 — Abrogée ON: 2018 | MB: 2020 QC: dernier au Canada Usines de défibrage au Québec : 0

Ce que la France fait depuis 15 ans

En France, l'organisme Le Relais, membre du réseau Emmaüs, transforme chaque année 3 millions de jeans en panneaux et rouleaux d'isolation thermique et acoustique sous la marque Métisse. Le procédé est mécanique : les vêtements sont triés par matière, découpés, défibrés, puis mélangés à des fibres thermofusibles pour former des panneaux. Soprema, le géant français de l'isolation — dont le siège nord-américain est à Drummondville — fabrique le Pavatextil, un panneau isolant en coton recyclé vendu dans les grandes surfaces de rénovation.

Les débouchés de la fibre textile recyclée dépassent largement l'isolation. En France et en Europe, on en fait du géotextile pour la stabilisation de berges et de talus, du feutre industriel pour l'automobile et l'ameublement, du sol de carrière équestre, et — c'est peut-être le débouché le plus intéressant pour le Québec — du paillage agricole biodégradable.

Le paillage textile : remplacer le plastique par du linge

Le plastique agricole — ces grandes bandes de polyéthylène noir qu'on voit dans les champs de fraises, les vignobles et les jardins maraîchers — est un irritant environnemental connu. Il se dégrade en microplastiques dans le sol. Il faut le retirer à la fin de chaque saison. Il n'est pas toujours recyclé.

En France, des entreprises fabriquent des feutres de paillage 100 % biodégradables à partir de fibres naturelles cardées. Ces toiles empêchent la pousse des mauvaises herbes, retiennent l'humidité du sol, protègent contre l'érosion, et se décomposent en 24 à 36 mois en enrichissant le sol en humus. Elles sont certifiées pour l'agriculture biologique.

Le même produit pourrait être fabriqué à partir de fibres textiles recyclées québécoises. Au lieu d'importer du plastique pour couvrir les champs et de l'exporter quand il est usé, on utiliserait du linge récupéré localement pour fabriquer un couvre-sol qui nourrit la terre en se décomposant.

Aucun producteur canadien n'offre ce produit actuellement.

Le paradoxe est à une heure de route

Récupex, à Sherbrooke, reçoit environ 1 000 tonnes de textiles par année et envoie ses rejets à l'enfouissement.

Soprema, à Drummondville — à 100 kilomètres de Sherbrooke — a investi 28 millions de dollars dans une nouvelle usine de recyclage de matériaux. Son vice-président Richard Voyer a déclaré à Radio-Canada que le procédé « peut aller jusqu'au recyclage de vêtements ». L'usine de 100 000 pieds carrés est conçue pour créer une chaîne d'approvisionnement locale en matériaux recyclés.

Soprema opère aussi une usine à Sherbrooke (polystyrène extrudé) et son centre de recherche nord-américain est à Drummondville. Le savoir-faire est dans la région.

Vestechpro et Renaissance ont acquis une défibreuse pour un projet pilote de recyclage mécanique. La directrice générale de Vestechpro, Paulette Kaci, expliquait au Devoir que la machine transforme le tissu en bourre réutilisable.

Les pièces du casse-tête sont sur la table. Personne ne les assemble.

Les pièces du casse-tête — toutes dans la même région Récupex (Sherbrooke) ~1 000 t/an de textiles Soprema (Drummondville) Usine recyclage 28 M$ Loi M-5 abrogée Plus de verrou légal + tarifs américains = importation fibre US plus chère = fenêtre d'opportunité pour fabriquer local Distance Sherbrooke–Drummondville : ~100 km

Le contexte tarifaire

Jusqu'à récemment, les fabricants québécois qui avaient besoin de fibre textile recyclée l'importaient des États-Unis. C'était plus simple et moins cher que de monter une filière locale. Mais avec la guerre tarifaire entre le Canada et les États-Unis, le coût d'importation augmente. Ce qui n'était pas rentable hier pourrait le devenir demain — à condition que quelqu'un investisse dans l'équipement de défibrage ici.

La matière première, elle, est déjà là. Elle est gratuite. Elle arrive par camions entiers, chaque semaine, dans des cloches de récupération partout au Québec.

Les débouchés

La fibre textile recyclée a des applications concrètes, documentées et commercialisées ailleurs dans le monde. Elle pourrait alimenter un marché intérieur québécois sans rien exporter :

  • Isolation thermique et acoustique — panneaux et rouleaux en coton recyclé pour la construction résidentielle et commerciale. Produit certifié, vendu en France depuis 15 ans.
  • Paillage agricole biodégradable — feutre de fibres cardées qui remplace le plastique noir dans les champs. Se décompose en 24-36 mois, enrichit le sol, retient l'eau. Certifié agriculture biologique. Aucun producteur canadien.
  • Géotextile — stabilisation de berges, talus, chantiers. Marché municipal et provincial.
  • Feutre pour rembourrage — meubles, automobile, matelas. Maintenant légal au Québec depuis l'abrogation de la loi M-5.
  • Sol de carrière équestre — mélange fibre-sable pour les manèges et centres équestres.

Ce ne sont pas des idées de laboratoire. Ce sont des produits qui se vendent en Europe. Les machines existent. Les procédés sont documentés. Il manque l'usine.

La question

Le Québec récupère des dizaines de milliers de tonnes de textiles par an. Il en exporte près de la moitié vers des pays qui n'en veulent plus. Il enfouit le reste. Il n'a aucune usine de défibrage. Ses fabricants de feutre importent leur fibre recyclée des États-Unis. La loi qui bloquait le recyclage en rembourrage est abrogée. La guerre tarifaire rend l'importation américaine plus chère. Soprema, à Drummondville, dit publiquement vouloir recycler des vêtements. Récupex, à Sherbrooke, envoie ses rejets au dépotoir faute d'alternative.

La matière première est gratuite. Les débouchés sont prouvés. La technologie existe. Les deux bouts de la chaîne sont à 100 kilomètres l'un de l'autre.

La seule chose qui manque, c'est quelqu'un qui connecte les fils.

Simon Perras — mch.wtf

Sources

  1. RECYC-QUÉBEC, « Bilan 2023 de la gestion des matières résiduelles — La récupération des textiles » — PDF
  2. RECYC-QUÉBEC, « Bilan 2018 — Section textiles » — PDF
  3. Le Devoir, « Bien du fil à retordre pour une mode écologique », 24 avril 2023 — lien
  4. Le Devoir, « Les balbutiements de la filière du recyclage des vêtements », 15 octobre 2021 — lien
  5. La Tribune, « Recyclage de tissus : qu'attend le Québec? », 12 juin 2020 — lien
  6. La Tribune, « Une loi archaïque », 2020 — lien
  7. RAD (Radio-Canada), « Bientôt des chandails usés dans nos sofas? », 2018 — lien
  8. Ministère de l'Économie du Québec, « Matériaux de rembourrage — Loi M-5 abrogée (PL 103) » — lien
  9. Radio-Canada, « Soprema investit 30 millions dans une nouvelle usine à Drummondville », 14 octobre 2022 — lien
  10. Canada.ca, « Possibilités de circularité dans les textiles vestimentaires au Canada », 7 février 2024 — lien
  11. Certex, « L'organisme qui offre une seconde vie » — lien
  12. Récupex — recupex.ca
  13. Pôle d'entrepreneuriat collectif de l'Estrie, fiche Récupex — lien
  14. Reporterre, « Friperie du monde, le Ghana croule sous nos vêtements », 25 novembre 2022 — lien
  15. Bureau de la concurrence du Canada, « Intervention contre des exploitants de boîtes de dons », 11 mai 2016 — lien
  16. Soprema, « Production exemplaire — Développement durable » — lien

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