D'amour et d'eau fraîche : la leçon à 15 000 $ qui a ramené l'eau gratuite au centre-ville
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D'amour et d'eau fraîche : la leçon à 15 000 $ qui a ramené l'eau gratuite au centre-ville

  • 2022 : l'eau gratuite disparaît — après la pandémie, les fontaines d'eau publiques ne reviennent pas dans les festivals du centre-ville de Sherbrooke. L'eau se vend, elle ne se donne plus.
  • 15 000 $ en trois étés — de 2023 à 2025, l'opération « D'amour et d'eau fraîche » a distribué gratuitement des canettes d'eau en aluminium, designées par l'artiste Sambo, à quiconque avait soif au centre-ville.
  • 2026 : les fontaines sont revenues — à la Saint-Jean sur Wellington, puis au Sherblues qui bat son plein en ce moment, l'eau gratuite est de retour partout.
  • Ailleurs, c'est la loi — la France impose une fontaine gratuite par 300 personnes dans tout événement depuis 2022. Le Québec n'impose rien.
  • La gratuité, c'est de la rétention — l'industrie événementielle le sait : une foule hydratée reste plus longtemps et dépense plus. Vendre l'eau, c'est économiser des cennes pour perdre des piasses.

Il y a des batailles municipales qui se gagnent en conseil de ville, à coups de mémoires et de points de presse. Et il y en a qui se gagnent avec des glacières. Celle-ci a duré trois étés, a coûté 15 000 $, et son champ de bataille était une évidence tellement grosse que personne ne la voyait : au Québec, terre du dixième de l'eau douce de la planète, on avait décidé de faire payer les festivaliers pour boire. Cette semaine, pendant que le Sherblues remplit la rue Wellington, les fontaines d'eau gratuites coulent à nouveau. Voici comment on en est arrivé là — et pourquoi c'était payant pour tout le monde de donner l'eau.

Image d'en-tête : illustration générée. Les fontaines, elles, sont bien réelles cet été.

2022 : l'année où l'eau a disparu

Six ans d'eau au centre-ville — la chronologie

2020

Pandémie, centre-ville figé

2022

Les festivals reviennent, les fontaines non

2023-2025

« D'amour et d'eau fraîche » : 5 000 $/été d'eau donnée

2026

Les fontaines publiques sont de retour

Chronologie : observations de l'auteur, centre-ville de Sherbrooke, 2020-2026.

Je suis arrivé au centre-ville de Sherbrooke en décembre 2020, en pleine pandémie, avec 150 pieds carrés de bureau sur Wellington Nord. Le secteur était figé. Quand les festivals ont repris pour vrai, à l'été 2022, j'ai remarqué un détail que le festivalier moyen ne remarque pas tout de suite : les fontaines d'eau avaient disparu. Plus de points d'eau gratuits, plus d'endroit pour remplir sa bouteille ou se rincer les mains. Envolés.

J'ai posé la question, à la Ville comme aux organisateurs. La réponse, en substance : l'eau embouteillée se vend, et les événements ont besoin de revenus. Chaque fontaine gratuite est une bouteille de moins au tiroir-caisse. Sur le plan comptable, ça se tient. Sur tous les autres plans, on va y revenir.

Trois étés, 15 000 canettes d'arguments

En 2023, avec des partenaires, j'ai pris une décision de commerçant qui réfléchit à l'extérieur de la boîte et qui regarde à long terme : si l'eau ne se donne plus, on va la donner nous autres mêmes. L'opération s'appelait « D'amour et d'eau fraîche ». Le principe : 5 000 $ par été de canettes d'eau, distribuées gratuitement à quiconque se trouvait au centre-ville — résidents, festivaliers, itinérants, familles, tout le monde. Des distributeurs payés circulaient avec des glacières portatives pendant les festivals. Et l'opération ne s'est pas limitée au Centro : les canettes ont aussi été distribuées dans des fêtes de quartier et remises à d'autres organisations — chaque fois gratuitement, chaque fois accessibles à tous. L'eau était donnée; le travail de la donner, lui, était rémunéré.

Canettes d'eau D'amour et d'eau fraîche, design serpent végétal vert de l'artiste Sambo Canettes d'eau D'amour et d'eau fraîche, design bleu aux yeux et coulées de l'artiste Sambo, avec les partenaires et le code QR

Les canettes de l'opération, designs signés Sambo. Eau osmosée, aluminium 100 % recyclable, 355 ml.

Pourquoi des canettes d'aluminium? Trois raisons. Un : la consigne. Une canette qui traîne vaut de l'argent — quelqu'un la ramasse, toujours. Au centre-ville, où le refuge est à deux pas, chaque canette abandonnée devenait un revenu pour quelqu'un d'autre. Deux : l'aluminium se recycle à l'infini, contrairement au plastique. Trois : personne ne peut la remplir d'eau du robinet et la revendre. Ça coûtait plus cher — environ 1,10 $ la canette produite, design inclus, eau osmosée embouteillée chez Kando à Drummondville — mais c'était le bon véhicule.

Et parce qu'on était sur Wellington Nord, quartier de galeries et d'ateliers, les canettes n'allaient pas être plates : l'artiste Sambo a signé les designs — des serpents végétaux vert lime, des coulées bleues pleines d'yeux. De l'art public en format 355 ml. Quant à la liste de partenaires imprimée sur la canette, je vais être transparent : elle avait l'air longue, mais c'était pas mal toujours le même gars. Mission avouée : donner de l'eau à la population pendant que l'organisation événementielle, elle, la vendait.

15 000 $

investis sur 3 étés

3

étés de distribution

0 $

vendu — tout donné

2026

les fontaines reviennent

Ce que l'industrie sait déjà

Foule de festival au centre-ville, canettes d'eau à la main

Ce n'est pas de la vertu, c'est des mathématiques. L'industrie événementielle elle-même documente le phénomène : l'eau gratuite ne cannibalise pas les ventes. Le festivalier qui n'a pas à mettre 5 $ sur une bouteille d'eau ne rentre pas chez lui avec son 5 $ — il le met sur une bière, une bouchée, un objet d'artisan. Et surtout, il reste. Une foule hydratée reste plus longtemps sur le site, et le temps passé sur le site est LA variable qui gouverne la dépense par visiteur.

L'inverse est aussi documenté, de façon spectaculaire : Woodstock '99 reste le cas d'école d'un événement où l'eau vendue à prix exorbitant a nourri la colère de la foule et contribué au chaos — au point de forcer toute l'industrie à revoir l'accès gratuit à l'eau. Un festival gratuit et à ciel ouvert comme ceux du centre-ville vit de la rétention : les gens circulent librement, et l'objectif de l'organisateur devrait être qu'ils restent le plus longtemps possible. Une famille qui se sent agressée financièrement à chaque besoin de base — boire, en pleine canicule — écourte sa soirée. L'eau vendue rapporte des cennes au kiosque et coûte des piasses à tout le monde autour.

L'économie de l'eau gratuite en festival

Eau vendue 5 $

+ 5 $ au kiosque

– famille frustrée

– départ plus tôt

– dépenses écourtées

Gain court, perte longue

Eau gratuite

0 $ au kiosque d'eau

+ le 5 $ se dépense ailleurs

+ la famille reste en soirée

+ elle revient l'an prochain

La rétention paye

Synthèse des constats de l'industrie événementielle sur l'eau gratuite et la dépense par visiteur.

Ailleurs, c'est la loi

Ce que Sherbrooke a réglé à coups de glacières, d'autres juridictions l'ont réglé par décret. En France, la loi anti-gaspillage impose depuis 2021 l'interdiction de distribuer gratuitement des bouteilles de plastique, et depuis 2022 l'installation obligatoire de fontaines d'eau potable gratuites et signalées — une par tranche de 300 personnes — dans tout événement recevant du public. Festivals, salons, événements sportifs : pas d'exception, pas de débat.

En Belgique francophone, une proposition de loi calquée sur le modèle français vient d'être rejetée en juin — les organisateurs y interdisent souvent aux festivaliers d'apporter leur propre bouteille, précisément pour leur en vendre une à prix fort. Et au Québec? Rien. Aucune obligation. L'accès gratuit à l'eau dans un événement public relève du bon vouloir de l'organisateur. Dans la province qui s'assoit sur une des plus grandes réserves d'eau douce au monde.

Eau gratuite obligatoire en événement : trois juridictions

France

OBLIGATOIRE

1 fontaine / 300 pers. depuis 2022 (loi AGEC)

Belgique (FWB)

LOI REJETÉE

proposition calquée sur la France, rejetée en juin 2026

Québec

AUCUNE RÈGLE

au bon vouloir de l'organisateur — même en canicule

Sources : loi AGEC (France, art. 77), RTBF (Belgique, juin 2026).

2026 : les fontaines sont revenues

Logo de l'opération D'amour et d'eau fraîche, cœur bleu éclaboussé

Cet été, quelque chose a changé. À la Fête nationale sur Wellington, les fontaines d'eau étaient de retour, partout. Et cette semaine, au Sherblues — qui occupe Wellington et Frontenac jusqu'à samedi —, même chose : l'eau gratuite coule à nouveau au centre-ville.

Est-ce que c'est grâce à trois étés de canettes de Sambo? Je n'en sais rien, et je ne le revendiquerai pas. La corrélation n'est pas la causalité. Ce que je sais, c'est la chronologie : l'eau gratuite a disparu en 2022, un citoyen l'a distribuée à ses frais pendant trois ans en le disant haut et fort, et en 2026 elle est réapparue dans l'offre publique. Chacun tirera ses conclusions. La mienne, c'est que 15 000 $, c'est pas cher payé pour une leçon structurelle — surtout quand on la compare aux budgets, aux subventions et à la machine événementielle qu'il y a en face. Beaucoup d'efforts et beaucoup d'argent public pour arriver à un geste aussi simple que redonner de l'eau.

« D'amour et d'eau fraîche » prend donc sa retraite, mission accomplie. Cet été, avec la canicule, on passe au plan B : des Mister Freeze, coupés en deux aux ciseaux par des bénévoles, offerts à quiconque passe devant la salle. Aucun organisateur n'en vend — personne ne perd une vente. Juste du monde un peu moins réchauffé, qui va peut-être rester une heure de plus au festival. C'est ça, l'idée, depuis le début.

Ce qu'il faut retenir

L'eau gratuite dans un espace public en été, ce n'est pas une dépense, c'est une infrastructure de rétention. Chaque fontaine garde des familles sur le site une heure de plus, et cette heure-là vaut plus que toutes les bouteilles à 5 $ du kiosque. La France l'a compris par la loi. Sherbrooke l'a peut-être compris par la glacière. L'important, c'est que l'eau coule — et qu'on n'ait plus jamais à la racheter à notre propre monde.

Sources

[1] Témoignage et documentation de l'auteur — opération « D'amour et d'eau fraîche », Sherbrooke, 2023-2025
[2] LOI n° 2020-105 (loi AGEC), article 77 — Légifrance ; décrets d'application sur les fontaines en ERP (2021-2022)
[3] RTBF — « Pas d'accès à l'eau gratuite pour tous les festivals de musique : la majorité MR-Engagés de la FWB ferme le robinet » — juin 2026
[4] Ticket Fairy (industrie événementielle) — analyses sur l'hydratation, la rétention et la dépense par festivalier — 2025-2026
[5] Festival Sherblues — programmation et informations, sherblues.ca — 2 au 4 juillet 2026


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