- Sherbrooke tient le fort — Zéro ménage sans logement au 1er juillet, une hausse de taxes tenue sous 3 %, un transport en commun à achalandage record. Mais un loyer moyen en hausse de 9,3 % en un an et 91 HLM vides.
- Le Québec, champion du coût de la vie — Loyers les plus bas des grandes métropoles canadiennes, hydro la moins chère du continent, CPE et frais de scolarité plancher — payés par des salaires sous la moyenne canadienne et des taux marginaux de 45 à 47 % dès 117 000 $.
- Le Canada décroche — Le PIB par habitant est passé de 80,4 % du niveau américain en 2012 à 72,3 % en 2022, et l'OCDE projette la croissance par habitant la plus faible de tous ses membres jusqu'en 2060.
- Le paradoxe — On est fiers du filet social et consolés sur le coût de la vie, pendant que le moteur économique qui finance tout ça est dernier de classe.
- La question — Fiers, consolés ou nuls? Les trois — selon l'étage où on regarde.
Se comparer, c'est le sport national qu'on pratique tout croche : on se compare à pire quand on veut se consoler, à mieux quand on veut se flageller, et jamais aux deux en même temps. Alors on a fait l'exercice au complet, avec la même grille à tous les étages — Sherbrooke contre les villes du Québec, le Québec contre le reste du Canada, le Canada contre le G7 et l'OCDE. Les bons coups, les croûtes, les chiffres sourcés. Pas pour trancher à votre place : pour que vous sachiez exactement de quoi être fiers, sur quoi vous consoler, et où on mange sérieusement notre croûte.
Étage 1 : Sherbrooke contre les villes du Québec
Commençons par ce qui se dit rarement : Sherbrooke a des vrais bons coups au tableau. Au 1er juillet, la ville a passé le cap du déménagement avec zéro ménage sans logement sur la liste d'urgence — pendant que d'autres villes québécoises comptaient leurs campements. Le budget 2026 a tenu la hausse du compte de taxes sous la barre des 3 % promise. Et les autobus de la STS n'ont jamais transporté autant de monde — un achalandage record, au point où le problème est devenu de financer le succès.
Maintenant, les croûtes. Le loyer moyen sherbrookois a bondi de 9,3 % en un an selon le dernier rapport de la SCHL — et le plus troublant, c'est que dans le peloton des villes moyennes québécoises, c'est presque une performance :
Hausse des loyers moyens en un an (SCHL, déc. 2025)
15,2 %
Trois-Rivières
13,6 %
Drummondville
11,9 %
Montréal
11,2 %
Saguenay
9,7 %
Québec
9,3 %
Sherbrooke
Source : SCHL, Rapport sur le marché locatif, déc. 2025 (compilation FRAPRU)
« Moins pire que Trois-Rivières », c'est le genre de fierté qui goûte drôle. Et le portrait local a ses angles morts documentés dans nos pages : 91 logements HLM vacants en juin pendant que 1200 ménages attendent, un office municipal d'habitation qui promet des locaux puis se désiste, une taxe d'immatriculation en route de 34 $ vers 59 $ pour éponger des coupes venues de Québec. Verdict d'étage : fiers du filet local — le zéro itinérance du 1er juillet est un exploit collectif réel — mais la gestion du parc public, elle, mange sa croûte.
Étage 2 : le Québec contre le reste du Canada
Montez d'un étage et le Québec a l'air d'un paradis du coût de la vie. Le loyer moyen québécois — 1232 $ selon la SCHL — reste le plus bas des grandes provinces urbaines; un locataire de Toronto ou de Vancouver paie facilement le double pour l'équivalent. L'électricité d'Hydro-Québec demeure parmi les moins chères du continent. Les CPE font l'envie du pays au complet — le fédéral a littéralement copié le modèle. Les frais de scolarité universitaires sont les plus bas au Canada. Sur la colonne « ce que la vie coûte », le Québec gagne, et pas de peu.
La colonne d'en face est moins flatteuse. Les salaires et le PIB par habitant québécois restent sous la moyenne canadienne — l'écart se resserre depuis quelques années, mais il est là. Et la facture du modèle passe par l'impôt : dès 117 000 $ de revenu, le taux marginal combiné frôle 45,7 %, et 47,5 % au-delà de 132 000 $. Ajoutez des urgences chroniquement débordées, et le portrait honnête devient : on paie moins pour se loger, s'éclairer et faire garder les enfants, mais on gagne moins, on est taxés plus, et l'accès aux soins est un pari. Verdict d'étage : consolés — le modèle québécois livre réellement sur le coût de la vie — mais consolés avec un chèque de paie plus mince.
Étage 3 : le Canada contre le G7 — et là, ça fait mal
C'est l'étage où le miroir arrête d'être complaisant. Les bons coups canadiens sont réels : espérance de vie parmi les meilleures, systèmes d'éducation qui performent dans les comparaisons internationales, et l'OCDE elle-même qui décrit un cadre macroéconomique solide, des finances publiques saines et un secteur bancaire bien capitalisé. Le Canada est un pays stable, sécuritaire, attirant — les millions de personnes qui veulent y immigrer votent avec leurs pieds.
Mais la machine à créer de la richesse, elle, décroche. Le chiffre qui résume tout :
PIB par habitant du Canada, en % de celui des États-Unis
80,4 %
2012
72,3 %
2022
Source : Institut Fraser, « We're Getting Poorer », déc. 2024
En dix ans, le Canadien moyen est passé de 80 % à 72 % du niveau de vie de son voisin américain. Le Canada est un des rares pays avancés à ne pas avoir retrouvé son PIB par habitant d'avant la pandémie. Les investissements en recherche et développement plafonnent à environ 1,7 % du PIB — le seul pays du G7 où ils reculent depuis vingt ans, plus de 50 % sous le niveau américain. Et la projection qui devrait être placardée dans chaque bureau de ministre : selon l'OCDE, la croissance du PIB réel par habitant du Canada sera la plus faible de tous ses pays membres jusqu'en 2060. Pas dernier du G7 — dernier de toute l'OCDE. Sur quarante ans. Verdict d'étage : fiers de ce qu'on a bâti, inquiets — le mot est faible — de ce qu'on est en train de ne pas bâtir.
Alors : fiers, consolés ou nuls?
Les trois, et c'est ça, la réponse honnête. Fiers du filet — un zéro itinérance au 1er juillet à Sherbrooke, des CPE que le pays copie, une espérance de vie et des écoles qui tiennent la comparaison mondiale. Consolés sur le coût de la vie — le Québec reste l'endroit le moins cher où être locataire dans le monde des grandes économies nord-américaines, et c'est une vraie qualité de vie, pas une abstraction. Et nuls — soyons francs — sur la machine : la productivité, l'investissement, la recherche, la création de richesse par personne. Tout ce qui, ultimement, paie le filet dont on est fiers.
Parce que c'est ça, le nœud que la comparaison révèle : nos bons coups sont des dépenses intelligentes, nos croûtes sont des revenus qui s'effritent. Un filet social, ça se finance. Une hydro pas chère, ça s'entretient. Des HLM, ça se répare — on a documenté ce qui arrive quand on ne le fait pas. Si le moteur reste dernier de l'OCDE pendant trente-cinq ans, la question ne sera plus « doit-on être fiers », mais « peut-on encore se le payer ».
On vous laisse la dernière question, comme toujours : entre l'étage dont vous êtes fier et celui qui vous inquiète, lequel détermine l'avenir de l'autre?
Sources
[1] SCHL — Rapport sur le marché locatif 2025 — 11 décembre 2025 (compilation FRAPRU)
[2] Institut Fraser — « We're Getting Poorer: GDP per Capita in Canada and the OECD, 2002-2060 » — décembre 2024
[3] TD Economics — « Niveau de vie : le Canada fait mauvaise figure » (projections OCDE, PIB réel par habitant) — 2023
[4] OCDE — « L'économie du Canada en un coup d'œil » — 2026
[5] Statistique Canada — « Le PIB par habitant du Canada : regard sur un retour à la normale » — avril 2024
[6] Le Sherbrooke — « Budget 2026 : Sherbrooke limite la hausse du compte de taxes sous les 3 % » — 16 décembre 2025
[7] Radio-Canada Estrie — « Les autobus de Sherbrooke de plus en plus populaires » — 2026
[8] mch.wtf — « Zéro ménage sans logement à Sherbrooke — et personne pour compter les logements vides » — juillet 2026
[9] mch.wtf — « L'arithmétique absurde de l'OMH de Sherbrooke, prise 2 » — juillet 2026
[10] CQFF — Taux marginaux combinés Québec 2026
