À Sherbrooke, une partie de vos taxes municipales est soulagée par une source de revenus que peu de citoyens connaissent : l'électricité vendue aux mineurs de cryptomonnaie. Et cette source est en train de muter silencieusement.
Sherbrooke est l'une des rares villes québécoises à posséder **son propre réseau de distribution d'électricité**. Hydro-Sherbrooke achète son courant en bloc à Hydro-Québec et le revend sur son territoire — incluant à des clients industriels énergivores. Parmi eux, le plus gros : **Bitfarms**, devenue **Keel Infrastructure** en avril 2026.
L'entreprise exploite **trois centres de données** dans le parc industriel sherbrookois, sur les rues Joseph-Louis-Mathieu, Léger et Garlock. Elle consomme l'équivalent de **8 000 résidences** en électricité. À elle seule et avec deux autres joueurs du secteur — dont le Réseau ProHost sur le boulevard Industriel — l'industrie du calcul intensif génère **13 millions de dollars par année** en revenus pour la Ville, sur une contribution totale d'Hydro-Sherbrooke de **31,2 millions de dollars** _(données 2023)_.
Ces revenus ne viennent pas du bitcoin lui-même. C'est la **marge de profit** d'Hydro-Sherbrooke sur la vente d'électricité. La Ville achète le kilowattheure à Hydro-Québec au tarif de gros et le revend au tarif industriel. Hydro-Québec applique d'ailleurs un tarif spécifique pour les _« usages cryptographiques appliqués aux chaînes de blocs »_ dans sa grille tarifaire, avec des conditions distinctes pour les clients de réseaux municipaux comme Sherbrooke. La différence entre le prix d'achat et le prix de revente constitue le profit. Un client qui tire **98 mégawatts** en continu, 24 heures sur 24, 365 jours par année, c'est un client en or.
💰 LA RÉSERVE DE 57 MILLIONS
En 2024, la Ville a créé une **réserve financière dédiée au maintien de ses actifs essentiels** — les conduites d'eau, les égouts, les stations de pompage, les usines de traitement. Cette réserve est alimentée par les profits du secteur crypto. Elle comptait **24 millions** à sa création. En 2026, elle est projetée à **57 millions**. En 2030, à **90 millions**.
La directrice des finances de la Ville, **Nathalie Lapierre**, a précisé que la réserve doit atteindre et maintenir un seuil de **50 millions** avant qu'un premier retrait puisse être effectué. L'objectif est de faire fructifier le capital avant de le dépenser.
Sur papier, c'est élégant. Dans les faits, **57 millions contre un déficit de maintien d'actifs de 1,5 milliard**, ça représente **3,8 %**. C'est un pansement sur une fracture ouverte. Mais c'est un pansement que la plupart des villes québécoises n'ont pas.
🤖 LE PIVOT VERS L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
En avril 2026, Bitfarms a annoncé un virage majeur. L'entreprise change de nom pour **Keel Infrastructure**, transfère son siège social au **Delaware** et abandonne progressivement le minage de Bitcoin pour se repositionner dans les **centres de données spécialisés en calcul haute performance et en intelligence artificielle**.
**Bianca Verreault**, directrice principale des infrastructures chez Keel, a précisé que la décision n'est pas liée à un manque de rentabilité du minage. _« Ce n'est pas une question de manque de rentabilité, c'est vraiment qu'on a réévalué nos intentions. »_ Les **huit sites québécois** restent opérationnels : trois à Sherbrooke, et les autres à Saint-Hyacinthe, Cowansville, Magog, Farnham et Baie-Comeau. Les **110 employés** restent au Québec.
Pour Sherbrooke, ce pivot soulève des questions fondamentales. L'entente avec Hydro-Sherbrooke est-elle liée au minage de Bitcoin spécifiquement, ou à la consommation électrique en général? Si Keel pivote vers l'IA, les revenus sont-ils protégés? Un centre de données d'intelligence artificielle consomme-t-il autant qu'une mine de Bitcoin?
La réponse courte : **probablement oui, voire plus**. Les centres de calcul pour l'IA sont au moins aussi énergivores que le minage — et contrairement au Bitcoin, dont la rentabilité fluctue avec le cours de la cryptomonnaie, les contrats de calcul IA sont généralement **à long terme et prévisibles**. En théorie, le pivot de Keel pourrait _stabiliser_ les revenus d'Hydro-Sherbrooke plutôt que les fragiliser.
Mais le transfert au Delaware pose une autre question. L'entreprise assure que c'est _« strictement administratif et financier »_, pour faciliter l'accès aux capitaux américains. Reste à voir si cette structure résistera à l'appel des marchés américains, où la demande en centres de données IA explose.
⚖️ LE CONFLIT D'INTÉRÊTS STRUCTUREL
Il y a un angle que personne n'aborde publiquement. La Ville de Sherbrooke encaisse **13 millions par année** de ce secteur. C'est elle qui émet les constats d'infraction pour le bruit. C'est elle qui négocie les ententes de relocalisation. C'est elle qui autorise les usages dans les zones industrielles.
Entre 2018 et 2022, les citoyens du secteur de la rue de la Pointe ont vécu un calvaire sonore. Plus de **500 personnes** affectées. Plus de **20 constats d'infraction** émis, une quarantaine en attente. Bitfarms les contestait. L'entreprise a fini par déménager dans le parc industriel fin 2022, trois mois en avance — un investissement de **140 millions de dollars**. Le problème de bruit est résolu. Mais la question reste : _une ville qui dépend de 13 millions annuels d'un secteur a-t-elle vraiment un incitatif à être sévère avec ce secteur?_
Ce n'est pas une accusation. C'est une question de gouvernance. Et c'est une question que les citoyens de Sherbrooke méritent de se poser.
🏠 L'ANGLE PROPRIÉTAIRE
Pour un propriétaire sherbrookois, l'enjeu est simple. Chaque dollar que la Ville tire de l'électricité vendue à Keel Infrastructure est un dollar de moins à aller chercher dans le compte de taxes. Si Keel réduit ses opérations ou quitte Sherbrooke, **la facture retombe sur les propriétaires résidentiels et commerciaux**.
À l'heure actuelle, la maison unifamiliale moyenne à Sherbrooke est évaluée à **415 000 $**, avec un compte de taxes d'environ **3 290 $**. La mairesse Bibeau a déjà annoncé que 2027 sera _« extrêmement difficile »_ et que la hausse dépassera les **3 %**.
La réserve de 57 millions, c'est une police d'assurance. Mais comme toute police d'assurance, **elle ne vaut que ce que vaut l'entreprise qui la finance**.
📎 SOURCES
[1] La Tribune, 9 avril 2026 — _Pivot Keel Infrastructure, IA, Delaware
[2] Sherbrooke.info, 16 sept. 2024 — _Contribution 31,2 M$ dont 13 M$ crypto
[3] Radio-Canada, 1er déc. 2022 — _Déménagement Bitfarms, revenus > 10 M$
[4] Le Devoir, 27 sept. 2021 — _Constats d'infraction, ProHost
[5] Radio-Canada, 10 mars 2018 — _Consommation 8 000 résidences
[6] L'actualité, 20 nov. 2019 — _Entente 98 MW
[7] Globenewswire, 8 sept. 2021 — _Entente Ville-Bitfarms
[8] Radio-Canada, 16 déc. 2025 — _Réserve 57 M$, budget 2026
[9] La Tribune, 17 déc. 2025 — _Réserve 24 M$, seuil 50 M$
[10] Régie de l'énergie — _Tarifs Hydro-Sherbrooke
[11] Hydro-Québec — _Tarif cryptographique 2026
[12] Ville de Sherbrooke, 7 sept. 2021 — _Entente de principe
[13] Radio-Canada, 15 mai 2026 — _Taxes 2027 > 3%
Commentaires et infolettre
Commentaires
MCH.WTF connaîtra votre identité réelle (numéro de cellulaire) même si vous utilisez un pseudonyme. Les commentaires sous pseudonyme ne seront publiés que s'ils reposent sur des sources vérifiables. Tous les commentaires sont modérés avant publication. Un délai de 5 minutes est requis entre chaque commentaire, avec un maximum de 3 commentaires par 24 heures.
Pour commenter, vérifiez votre identité par cellulaire.
Afficher mon vrai nom publiquement
Désactivé = utilisé comme pseudonyme
Aucun commentaire pour le moment.
Restez informé
Recevez nos analyses directement dans votre boîte courriel.
