Illustration : la balloune se dégonfle, les politiciens jouent dans le parc.
En bref — Le Québec a investi 75 M$ de fonds publics dans Flying Whales, une startup française qui développe un dirigeable-cargo de 200 mètres capable de transporter 60 tonnes. Après 14 ans, l'entreprise n'a toujours pas produit un seul prototype. Le 26 mai 2026, le gouvernement de Christine Fréchette a fermé le robinet. En France, le projet avance lentement — permis de construire obtenu, 90 accords pré-commerciaux signés. Mais au Québec, le seul livrable concret pour nos 75 millions, c'est un PowerPoint. Pendant ce temps, à Cookshire-Eaton, un terrain de 50 hectares attend toujours sa vocation. Rétrospective complète.
Errata
Corrections — 27 mai 2026, 15h
La version initiale de cet article contenait des erreurs factuelles corrigées ci-dessous :
• La première ministre du Québec est Christine Fréchette, et non « Sophie Fréchette » tel qu'indiqué dans la version originale.
• Flying Whales revendique 90 accords pré-commerciaux (engagements d'achat de services et d'heures de vol), et non « aucune commande ferme » tel qu'affirmé initialement. Ces accords ne sont pas des commandes fermes — ce sont des lettres d'intention conditionnelles à l'existence d'un appareil certifié.
• La 4e levée de fonds vise 150 à 200 M€, et non 105 M€.
• L'usine de Laruscade (France) est plus avancée que décrit initialement : permis de construire obtenu en janvier 2026, travaux préparatoires en cours, Sepanso déboutée en référé en mars 2026. Gros chantier prévu septembre 2026.
• La section sur le financement a été restructurée pour distinguer clairement ce qui se passe en France (hors de notre contrôle) de ce qui concerne le Québec (nos 75 M$).
Le 26 mai 2026, le gouvernement de Christine Fréchette a annoncé qu'il cessait de financer Flying Whales. Après 75 millions de dollars d'argent public québécois injectés dans une entreprise française de dirigeables-cargos, le ministre Bernard Drainville a jugé que les retombées d'un nouvel investissement se feraient « principalement à l'extérieur du Québec ».
Pendant ce temps, à Cookshire-Eaton, un terrain de 50 hectares attend toujours sa vocation. Et à Suresnes, en banlieue parisienne, Sébastien Bougon attend toujours son premier prototype — 14 ans après avoir fondé sa startup.
Voici la rétrospective complète d'un projet qui promet beaucoup, livre peu, et coûte cher.
D'où ça vient
En 2012, Sébastien Bougon fonde Flying Whales à la suite d'échanges avec l'Office national des forêts (ONF) en France. Le problème à résoudre : comment extraire du bois de forêts inaccessibles par la route, sans construire de chemins forestiers coûteux et destructeurs.
La solution proposée : un dirigeable rigide de 200 mètres de long, le LCA60T, capable de transporter 60 tonnes en vol stationnaire sans jamais se poser. Les hélicoptères conventionnels plafonnent à environ 4 tonnes — le trou dans le marché est réel.
Mais attention : Flying Whales ne cherche pas à vendre des dirigeables. Le modèle d'affaires, c'est de vendre du service logistique — des heures de vol, des missions de transport. Comme Air France vend des billets d'avion, pas des Airbus. L'entreprise veut opérer une flotte mondiale de 160 dirigeables depuis des bases régionales, chacune desservant un rayon de 500 km. Chaque base est pensée comme un centre de profit.
En 2013, le gouvernement français inscrit le projet dans les 34 plans de la Nouvelle France Industrielle. Flying Whales devient un projet-vitrine. L'argent commence à couler.
Qui sont les protagonistes
Sébastien Bougon — Fondateur et CEO de Flying Whales SAS. Le visionnaire. C'est son bébé depuis 2012.
Vincent Guibout — PDG actuel et président de Flying Whales Québec. Le gars sur le terrain ici, celui qui fait les annonces, défend le projet publiquement et négocie avec Québec.
Pierre Fitzgibbon — Ex-ministre de l'Économie du Québec sous Legault. Le politicien qui a poussé les deux investissements majeurs (30 M$ en 2019, 55 M$ en 2022) malgré les critiques. C'est le politique qui a décidé d'y aller, comme Investissement Québec l'a elle-même confirmé.
Bernard Drainville — Ministre actuel de l'Économie sous Christine Fréchette. Celui qui a fermé le robinet le 26 mai 2026.
AVIC General (Chine) — Le partenaire chinois controversé qui détenait 25 % de l'entreprise. Son implication a bloqué le projet au Canada pendant deux ans à cause de soupçons d'espionnage industriel. Sorti en 2021.
Marie-Claude Bibeau — Mairesse de Sherbrooke. Optimiste prudente. Aucun engagement financier de la Ville, mais en mission économique en France pour rencontrer Flying Whales.
Bicha Ngo — PDG d'Investissement Québec. A confirmé en décembre 2025 que le dossier Flying Whales relevait du « secteur mandataire » — autrement dit, la décision d'investir était politique, pas celle des analystes financiers.
Le nerf de la guerre — deux histoires d'argent
Il faut séparer deux réalités. Ce que fait Flying Whales en France avec l'argent français ne nous regarde pas. Ce qui nous regarde, c'est ce que le Québec a obtenu pour ses 75 millions.
Côté France — leur affaire
En France, Flying Whales avance. Lentement, mais ça bouge. L'autorisation environnementale pour l'usine de Laruscade (Gironde) a été obtenue en décembre 2025. Le permis de construire a été accordé en janvier 2026. Les travaux préparatoires — débroussaillage, sondages géotechniques — sont en cours. La Sepanso (association environnementale) a été déboutée en référé en mars 2026. Le gros chantier est prévu pour septembre 2026, avec une mise en service entre 2027 et 2028. Les recours au fond ne sont pas encore tranchés.
Le financement suit aussi : quatre levées de fonds depuis 2017 pour un total de plus de 300 M€. La quatrième, en cours, vise 150 à 200 M€. L'entreprise revendique 90 accords pré-commerciaux à travers le monde — des engagements d'achat de services logistiques. Les 10 plus gros représenteraient 700 M€ de chiffre d'affaires potentiel. La Côte d'Ivoire veut devenir le fer de lance du déploiement en Afrique.
Tout ça c'est beau sur papier. Mais un accord pré-commercial n'est pas un chèque. C'est une lettre d'intention conditionnelle à l'existence d'un produit certifié — et ce produit n'existe toujours pas.
Côté Québec — notre argent, notre problème
2019 — Pierre Fitzgibbon annonce 30 M$ dans le capital-actions de Flying Whales et de sa filiale québécoise. Il promet une usine au Québec « en 2023 à peu près ».
2022 — Investissement Québec monte à 55 M$ au total.
2023 — 8 M$ de plus pour Thales Canada et la filiale québécoise (systèmes de contrôle).
Total Québec : 75 M$ d'argent public.
26 mai 2026 — Bernard Drainville annonce que Québec ne remettra plus un sou.
Et qu'est-ce qu'on a eu pour nos 75 millions ? Concrètement : rien de tangible au Québec. Pas d'usine. Pas d'emplois. Pas de dirigeable. Pas de vol. Un turbogénérateur en développement chez un sous-traitant à Longueuil, des commandes de vol chez Thales Canada, et des présentations PowerPoint sur ce que ça pourrait devenir un jour. La décision d'investir était politique — Bicha Ngo l'a confirmé — et le résultat est à la hauteur du processus.
Le calendrier des promesses repoussées
Si Flying Whales était un projet immobilier, on appellerait ça un vice caché chronologique. Le premier vol a été repoussé cinq fois en 14 ans.
Le prototype devait voler en 2020. Puis en 2022. Puis en 2024. Aujourd'hui, on parle de 2027 — si tout va bien. Et chaque année de retard coûte environ 30 millions d'euros à l'entreprise.
La saga chinoise
C'est peut-être le chapitre le plus révélateur de toute l'histoire. En 2016, AVIC General — une filiale du géant aéronautique chinois — entre au capital de Flying Whales avec une participation de 24,99 % et une clause anti-dilution. En clair : à chaque levée de fonds, les Chinois remettaient de l'argent pour maintenir leur part à 25 %.
Le partenariat chinois ouvrait un marché potentiel de 80 à 100 dirigeables en Asie. Mais quand Flying Whales a démarché le Québec pour accéder au marché américain, Ottawa a sonné l'alarme. AVIC est visée aux États-Unis pour espionnage industriel — hors de question d'ouvrir les portes du continent nord-américain à un actionnaire lié au Parti communiste chinois.
Résultat : deux ans de blocage fédéral, le rachat de la part d'AVIC par les actionnaires français (avec l'aide du groupe bancaire Oddo) en septembre 2021, et la perte sèche du marché asiatique.
Où ça a chiré — côté Québec
75 millions pour un PowerPoint
C'est la réalité crue. Le Québec a investi 75 M$ dans Flying Whales depuis 2019. En retour, au Québec, il n'y a eu aucune usine construite, aucun emploi créé, aucun vol effectué. Il y a un turbogénérateur en développement chez un sous-traitant à Longueuil, des commandes de vol chez Thales Canada, et surtout — des présentations. Des rendus 3D. Des promesses.
Pendant ce temps, en France, l'entreprise avance (lentement). Le permis de construire de l'usine de Laruscade est obtenu. Les travaux préparatoires sont en cours. La Sepanso a été déboutée en référé. Mais tout ça, c'est en France. Pour le Québec, la seule chose concrète, c'est la facture.
90 accords pré-commerciaux — mais zéro client qui paie
Flying Whales revendique 90 accords pré-commerciaux dans le monde. C'est impressionnant sur un slide. Mais un accord pré-commercial, c'est un engagement d'achat de services — des heures de vol, des missions logistiques — conditionnel à l'existence d'un appareil certifié. Tant que le dirigeable n'existe pas, ces accords ne valent pas un chèque.
Côté québécois, des approches ont été faites auprès d'Hydro-Québec et de Chantiers Chibougamau. Résultat pour le bois : pas de « voyant vert ». Le cas d'usage original du projet — le bois en forêt isolée — ne convainc même pas l'industrie forestière québécoise.
Le spectre Northvolt
Les comparaisons avec Northvolt, où le Québec a perdu 270 millions de dollars, ont été nombreuses. Flying Whales s'en est défendu publiquement. Mais le pattern est troublant.
L'angle Sherbrooke — qu'est-ce qu'on risque de perdre ?
La bonne nouvelle : Sherbrooke n'a pas sorti le portefeuille
Marie-Claude Bibeau a été claire : « Il n'y a pas d'engagement financier de notre part. » La Ville n'a versé ni subvention directe, ni don de terrain, ni investissement en capital.
Le terrain de 50 hectares à Cookshire-Eaton sera loué à Flying Whales — pas donné. Les taxes municipales seront perçues par Cookshire-Eaton, puisque le terrain est sur son territoire. Le site n'est pas desservi par l'eau ni les égouts, et pour l'instant, il n'est pas question de débourser pour amener ces services.
Le vrai coût : la déstabilisation de la CDAS
L'arrivée de Flying Whales a provoqué un mini-séisme institutionnel à la Corporation de développement de l'aéroport de Sherbrooke (CDAS). Le projet a forcé une réflexion sur la création d'une régie intermunicipale — l'aéroport est géré par Sherbrooke, mais les terrains sont à Cookshire-Eaton. Une anomalie de gouvernance que personne n'avait jugé urgent de régler avant que 100 millions ne soient en jeu.
En décembre 2025, la Commission municipale du Québec a révélé 15 situations de conflits d'intérêts en un an à la CDAS : réservation gratuite de terrains, travaux réalisés avec les ressources de l'organisme au bénéfice personnel du directeur général Mario Lanoie et du président du CA David Rancourt, annulation de factures impayées dans le système comptable. Résultat : quatre démissions en cascade et un CA transitoire nommé en urgence.
L'organisme même qui devait accueillir Flying Whales était en gestion de crise pendant que le projet se concrétisait. Depuis, Sherbrooke a abandonné l'idée de la régie intermunicipale.
La perte probable si la balloune se dégonfle
Si Flying Whales tombe, Sherbrooke ne perd pas d'argent directement. Mais elle perd :
300 emplois directs promis, plus des centaines d'emplois indirects dans une région qui en a besoin.
Les taxes foncières sur une usine de 100 M$+ — Cookshire-Eaton les percevrait, mais les retombées irradieraient toute la région.
Des projets de recherche avec l'Université de Sherbrooke sur la propulsion innovante, déjà en développement.
L'effet d'entraînement — Cookshire-Eaton avait déjà lancé des chantiers de logements en prévision de l'arrivée des travailleurs.
Le président de Flying Whales a été direct : sans investissement du Québec, l'entreprise sera dans l'incapacité de créer les 300 emplois prévus. Le calendrier de l'usine de Sherbrooke deviendrait « caduc ».
Et maintenant ?
Bibeau reste optimiste : « Je ne crois pas que le robinet est définitivement fermé. Le jour où il y aura des investissements qui viendront vraiment chez nous, qui créent des emplois, ce sera à reconsidérer. » Elle sera en France la semaine prochaine pour rencontrer les dirigeants de Flying Whales.
Mais la question se pose : combien de temps une région peut-elle planifier autour d'un projet qui recule depuis 14 ans, qui n'a jamais produit un seul prototype, et dont le premier vol est maintenant espéré pour 2027 — si l'usine française est construite, si les recours judiciaires ne bloquent pas, si la certification passe, et si l'argent ne manque pas ?
Le mot de la fin
En France, Flying Whales avance. Lentement, péniblement, mais le permis est obtenu, les travaux commencent, les investisseurs suivent. L'entreprise emploie 300 personnes, a 90 accords pré-commerciaux, et des partenaires comme Thales, Air Liquide et ADP. Ce n'est pas une arnaque. C'est un projet d'ingénierie complexe, ambitieux, et peut-être viable un jour.
Mais ça, c'est leur affaire.
Notre affaire à nous, au Québec, c'est 75 millions de dollars de fonds publics investis sur décision politique dans une filiale qui n'a rien livré ici. Pas d'usine. Pas d'emplois. Pas de vol. Un PowerPoint et des promesses repoussées cinq fois en sept ans.
Le Québec vient de perdre 270 millions dans Northvolt. Il a 75 millions dans Flying Whales. Le pattern est clair : on finance des promesses industrielles vertes sur la base de rendus 3D et de plans d'affaires PowerPoint, et quand ça ne livre pas, on dit que « le contexte a changé ».
Les 75 millions investis par le Québec ne sont pas nécessairement perdus — Investissement Québec est actionnaire, et si l'entreprise finit par décoller (littéralement), la province pourrait récupérer sa mise. Mais en attendant, c'est de l'argent immobilisé dans une balloune qui se dégonfle. Et à Cookshire-Eaton, un terrain de 50 hectares attend toujours qu'on lui donne une raison d'exister.
Simon Perras est chroniqueur indépendant sur mch.wtf et fondateur de MCH Hypothécaire, une plateforme d'analyse de compatibilité hypothécaire. MCH n'est pas un courtier et ne fait aucune recommandation.
Sources
[1] La Presse — « Dirigeables-cargos Flying Whales : Québec ferme le robinet » — 26 mai 2026
[2] La Tribune — « L'usine de Flying Whales à Cookshire toujours sur les rails... pour le moment » — 26 mai 2026
[3] Radio-Canada — « Turbulences à prévoir pour Flying Whales en Estrie » — 26 mai 2026
[4] 107.7 FM Estrie — Bibeau : « Je ne crois pas que le robinet est définitivement fermé » — 26 mai 2026
[5] Radio France / Cash Investigation — « 90 M€ d'argent public investis, aucun prototype » — mai 2024
[6] La Tribune — « Flying Whales se défend d'être le prochain Northvolt » — mai 2025
[7] La Tribune — « Un nouveau modèle de gestion pour l'aéroport de Sherbrooke? » — sept 2025
[8] La Tribune — « L'Aéroport de Sherbrooke pointé du doigt pour 15 conflits d'intérêts en un an » — déc 2025
[9] L'Usine Nouvelle — « Flying Whales se rapproche de son dirigeable Made in France » — avril 2026
[10] AFP / Zonebourse — « Malgré des vents contraires, Flying Whales veut décoller en 2027 » — nov 2024
[11] Rue89 Bordeaux — « Flying Whales : la Sepanso déboutée » — mars 2026
[12] Sud Ouest — « Feu vert de la justice pour le projet d'usine » — mars 2026
[13] Wikipedia FR — Flying Whales
[14] Radio-Canada — Annonce Fitzgibbon 30 M$ — nov 2019
[15] La Presse — « Investissement de Québec dans les dirigeables : on ignore s'il y a des clients » — nov 2019
