L'aérogare de l'aéroport de Sherbrooke. Photo : MCH.WTF
En bref —
Depuis la faillite d'Air Sherbrooke en 2010, aucun vol commercial ne décolle de l'aéroport de Sherbrooke. Seize ans plus tard, l'infrastructure — financée à hauteur de 827 000 $ par année en fonds publics — a accumulé deux rapports accablants, 15 conflits d'intérêts documentés par la Commission municipale du Québec, six directeurs généraux en quatre ans et zéro passager régulier. C'est la seule agglomération canadienne de plus de 200 000 habitants dans cette situation.
Un aéroport sans avion
L'aéroport de Sherbrooke (CYSC) est situé à Cookshire-Eaton, à une vingtaine de minutes du centre-ville. Sa piste de 5 900 pieds peut techniquement accueillir un Boeing 737. La Ville de Sherbrooke en est propriétaire. La gestion est confiée à la Corporation de développement de l'aéroport de Sherbrooke (CDAS), un organisme paramunicipal à but non lucratif.
Depuis 2010, l'aéroport n'offre aucun vol commercial. Air Sherbrooke, qui assurait la liaison vers Toronto, a fait faillite cette année-là. Personne ne l'a remplacée.
Sherbrooke est la seule agglomération de plus de 200 000 habitants au Canada dont l'aéroport ne possède pas la désignation de sécurité de l'Administration canadienne de la sûreté du transport aérien. Sans cette désignation, impossible d'offrir des vols réguliers avec correspondance vers les grands aéroports du pays. Thunder Bay (125 000 habitants), Prince George (90 000), Fredericton (70 000), Charlottetown (45 000) et même Sept-Îles (27 000) ont cette désignation. Sherbrooke, non.
La demande de désignation a été refusée par Ottawa à l'été 2013. En 2015, le fédéral a ouvert la porte aux petits aéroports, mais selon un principe de recouvrement des coûts : la Ville devrait payer elle-même les agents de sécurité. Le dossier n'a pas avancé depuis.
L'argent public coule, le tarmac reste sec
Le budget annuel de fonctionnement de la CDAS tourne autour de 827 000 $. De ce montant, 577 800 $ proviennent directement de la Ville de Sherbrooke. Le reste provient de revenus autonomes — locations de hangars, droits d'atterrissage, carburant.
En plus du fonctionnement, la Ville a investi plus de 7,3 millions de dollars en infrastructures à l'aéroport depuis 2010, selon les chiffres de l'ancienne mairesse Évelyne Beaudin. Un montant supplémentaire de 250 000 $ par année avait été mis de côté pendant cinq ans pour préparer une éventuelle liaison commerciale.
En octobre 2020, Québec a ajouté 3 millions de dollars via le Fonds d'appui au rayonnement des régions (FARR) pour la mise en place d'une desserte commerciale. Le ministre des Transports François Bonnardel et la ministre Andrée Laforest avaient fait l'annonce en grande pompe. À ce jour, aucun transporteur n'a été retenu.
En 2019, une subvention additionnelle de 297 725 $ du Programme d'aide québécois pour les infrastructures aéroportuaires régionales (PAQIAR) avait servi à refaire le drainage en bordure de piste et à acquérir un camion-citerne.
Total approximatif investi dans l'aéroport depuis 2010 en fonds publics municipaux et provinciaux : plus de 13 millions de dollars. Total de vols commerciaux réguliers générés : zéro.
2013 : les Jeux du Canada, l'occasion ratée
En août 2013, Sherbrooke accueille les Jeux d'été du Canada. Budget de 51 millions de dollars. Plus de 4 200 athlètes provenant des 13 provinces et territoires débarquent dans la région pour 16 jours de compétition. C'est le plus gros événement sportif de l'histoire de la ville.
Les délégations de l'Ouest canadien — Colombie-Britannique, Alberta, Saskatchewan, Manitoba, Territoires — arrivent par avion. Mais pas à Sherbrooke. L'aéroport n'a pas la désignation de sécurité fédérale. Les athlètes atterrissent à Montréal et prennent l'autobus nolisé jusqu'en Estrie.
Chaque dollar dépensé en autobus nolisé a disparu le 18 août 2013. Chaque dollar investi dans l'infrastructure aéroportuaire aurait été encore là aujourd'hui.
Détail qui ne manque pas de sel : c'est durant ce même été 2013 que l'Administration canadienne de la sûreté du transport aérien a refusé la demande de désignation de Sherbrooke. Le maire était alors Bernard Sévigny. La directrice de l'accréditation des Jeux du Canada 2013 à Sherbrooke était Marie-Claude Bibeau — aujourd'hui mairesse de Sherbrooke et conjointe de M. Sévigny.
Le rapport de 2022 : 26 recommandations ignorées
En juin 2022, la vérificatrice générale de la Ville de Sherbrooke, Andrée Cossette, dépose un rapport sur la CDAS. Elle y formule 26 recommandations. Le rapport révèle des lacunes de gouvernance, un déficit de contrôle interne et des données financières incomplètes entourant le projet Ulysse — le nom donné au projet de desserte commerciale.
La mairesse de l'époque, Évelyne Beaudin, qualifie le rapport d'« accablant ». Un membre du conseil d'administration de la CDAS, le conseiller Claude Charron, est plus nuancé : « Le rapport est accablant, mais c'est parce qu'on le compare avec des grosses entreprises. »
Les recommandations de la vérificatrice générale resteront largement sans suite.
Décembre 2025 : la Commission municipale frappe
Trois ans plus tard, en décembre 2025, la Commission municipale du Québec (CMQ) publie son propre rapport d'enquête. Le constat est dévastateur.
Dans les 12 mois suivant l'entrée en fonction du directeur général Mario Lanoie (mars 2024) et du président du conseil d'administration David Rancourt (mai 2024), pas moins de 15 situations de conflit d'intérêts ont été relevées. Le rapport documente entre autres :
- La réservation gratuite de terrains de l'aéroport au profit du DG et du président
- La réalisation de travaux à même les ressources de la CDAS pour des intérêts personnels
- L'obtention d'un tarif préférentiel de stationnement
- L'annulation dans le système comptable des factures impayées du président pour les années 2022, 2023 et 2024 — à sa demande
- La participation du président et du vice-président Dominic Bachand à des votes sur des décisions les concernant directement, dont un mandat d'enquête et un congédiement
- La vente par le vice-président de son propre camion de dégivrage à la CDAS pour 35 000 $, structurée de manière à contourner les règles d'appel d'offres
- Le congédiement d'une ressource externe mandatée pour évaluer le climat de travail
La CMQ note des « tentatives manifestes de détourner l'attention » et des « témoignages peu crédibles » de la part des mis en cause. L'enquête menée par la Ville elle-même est qualifiée d'« incomplète et bâclée ».
La nouvelle mairesse Marie-Claude Bibeau qualifie le rapport d'« accablant ». C'est le même mot qu'avait utilisé sa prédécesseure Évelyne Beaudin, trois ans plus tôt, pour le rapport de la vérificatrice générale. Mêmes mots, mêmes problèmes, aggravés.
La CMQ émet 11 recommandations : quatre pour la Ville de Sherbrooke, sept pour le conseil d'administration de la CDAS.
Démissions en cascade
Le rapport de la CMQ est déposé le 18 décembre 2025. Quatre jours plus tard, Mario Lanoie remet sa démission. David Rancourt, Jane Foyle et Geneviève Santerre suivent. La mairesse Bibeau qualifie ces départs de « volontaires ».
Seul le secrétaire-trésorier Serge Beaudoin reste en poste pour assurer la transition. Le 22 décembre, en séance extraordinaire, le conseil municipal nomme quatre administrateurs intérimaires : Marie-France Bélanger (ex-DG du Cégep de Sherbrooke), Serge Paquin (ex-conseiller municipal et ex-président du CA de la CDAS), René Allaire (ex-DGA de la Ville) et Louis-André Neault (ex-dirigeant d'organismes paramunicipaux). Leur mandat court jusqu'au 10 juillet 2026.
Claude Belleau est nommé directeur général par intérim.
La porte tournante
Depuis 2022, six personnes différentes ont occupé le poste de directeur général de la CDAS. Louis-André Neault, nouveau président du CA intérimaire, l'a reconnu en avril 2026 : cette « porte tournante » a fragilisé la gouvernance de l'organisme.
Pendant ce temps, en février 2025, le propriétaire du centre Altitude, Alexis Étienne, déclare publiquement être « tanné ». Son école de pilotage et ses activités prennent de l'expansion, il a besoin de locaux, mais la CDAS lui propose des terrains « inadéquats » et des emplacements « qui ne correspondent pas du tout au projet ». Six DG en trois ans, dit-il, « chaque fois, tout est à recommencer et la réponse n'est jamais pareille ». D'autres aéroports le courtisent pour l'accueillir.
« Réservez votre vol » — vraiment?
Malgré l'absence de vol commercial, le site web de l'aéroport de Sherbrooke affiche une page intitulée « Réservez votre vol ». On y trouve sept compagnies listées comme « partenaires » : Chrono Aviation, Max Aviation, Pascan, Air Inuit, Air Creebec, Propair et Skyservice.
Ce sont des compagnies de nolisement ou des transporteurs régionaux qui opèrent ailleurs et qui peuvent, moyennant paiement, faire atterrir un avion à Sherbrooke. Pascan, par exemple, est un transporteur régional basé à Saint-Hubert qui dessert Gaspé, les Îles-de-la-Madeleine, Halifax, Québec et d'autres destinations — mais pas Sherbrooke. Leur présence sur le site de l'aéroport ne signifie pas qu'il existe une liaison régulière.
Quant au Programme d'accès aérien aux régions (PAAR) — les fameux billets à 500 $ — le ministre Bonnardel l'a dit lui-même : l'aéroport de Sherbrooke « ne fait pas partie des lieux couverts ».
Avril 2026 : on « tourne la page »
En avril 2026, le conseil d'administration intérimaire dépose un rapport de suivi. Formation sur les conflits d'intérêts, déclarations annuelles obligatoires, révision des processus de baux. Le président Louis-André Neault affirme qu'on « tourne la page ». La mairesse Bibeau se dit rassurée.
C'est aussi le discours que tenait la CDAS après le rapport de la vérificatrice générale en 2022.
Quatre maires, même résultat
Depuis la faillite d'Air Sherbrooke, quatre maires se sont succédé à la tête de la Ville :
- Bernard Sévigny (2009-2017) — maire pendant les Jeux du Canada 2013 et le refus de la désignation fédérale. Il consacre un chapitre à l'aéroport dans son livre L'Aquarium municipal (2019). Il brigue aujourd'hui l'investiture du Parti québécois dans la circonscription de Richmond.
- Steve Lussier (2017-2021) — sous son mandat, la Ville réserve 250 000 $ par an pour la desserte et Québec annonce le 3 M$ du FARR. Aucun transporteur ne sera retenu.
- Évelyne Beaudin (2021-2025) — elle veut rediriger l'argent de la desserte vers d'autres projets. C'est sous son mandat que la CMQ lance son enquête.
- Marie-Claude Bibeau (2025-) — elle hérite du rapport accablant de la CMQ et nomme le CA intérimaire. Elle était directrice de l'accréditation des Jeux du Canada 2013 à Sherbrooke et conjointe de Bernard Sévigny.
Des visions différentes, un dénominateur commun : pas d'avion.
La question
L'aéroport de Sherbrooke est un actif public. La Ville en est propriétaire. Les contribuables le financent. On y a injecté plus de 13 millions depuis 2010. On a promis des vols. On a annoncé des subventions. On a mandaté des études. On a embauché des DG. On les a remplacés. On a publié des rapports accablants. On a tourné la page. Puis on a tourné la même page encore.
Sept-Îles, 27 000 habitants, a des vols réguliers. Charlottetown, 45 000, aussi. Fredericton, 70 000, aussi.
Sherbrooke, 230 000 habitants, troisième pôle universitaire du Québec : rien.
La question n'est pas de savoir si Sherbrooke mérite un aéroport fonctionnel. La question, c'est de savoir pourquoi, après 16 ans et 13 millions de dollars, elle n'en a toujours pas un.
Simon Perras — mch.wtf
Sources
- La Tribune, « L'Aéroport de Sherbrooke pointé du doigt pour 15 conflits d'intérêts en un an », 18 décembre 2025 — lien
- Radio-Canada, « La CMQ publie un rapport accablant concernant l'aéroport de Sherbrooke », 18 décembre 2025 — lien
- Radio-Canada, « L'aéroport de Sherbrooke, mal géré par des personnes de bonne foi, conclut le CA », 22 avril 2026 — lien
- La Tribune, « Aéroport de Sherbrooke : quatre membres démissionnent », 22 décembre 2025 — lien
- Radio-Canada, « Évelyne Beaudin qualifie d'accablant le rapport de la VG sur la gouvernance de l'aéroport », 9 juin 2022 — lien
- La Tribune, « Je suis tanné : le centre Altitude songe à quitter l'aéroport de Sherbrooke », 21 février 2025 — lien
- La Tribune, « Conflits d'intérêts à l'Aéroport de Sherbrooke : On tourne la page », 22 avril 2026 — lien
- Radio-Canada, « Une aide de près de 300 000 $ pour l'aéroport de Sherbrooke », 26 novembre 2019 — lien
- Gouvernement du Québec, « 3 M$ pour la desserte commerciale à l'aéroport de Sherbrooke », octobre 2020 — lien
- La Tribune, « Aéroport de Sherbrooke : Beaudin ne veut pas subventionner un transporteur », 10 novembre 2021 — lien
- Jeux du Canada, « Sherbrooke 2013 » — lien
- Wikipédia, « Aéroport de Sherbrooke » — lien
- Aéroport de Sherbrooke, page « Réservez votre vol » — lien
- La Presse, « L'ancien maire de Sherbrooke Bernard Sévigny se lance pour le PQ », 14 mai 2026 — lien
- Wikipédia, « Marie-Claude Bibeau » — lien
- Le Sherbrooke, « Une gouvernance renouvelée, estime le conseil d'administration du CDAS », 22 avril 2026 — lien