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Le cancer des barbottes n'est pas ce qu'on croyait. Les PFAS, eux, sont toujours là.
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Le cancer des barbottes n'est pas ce qu'on croyait. Les PFAS, eux, sont toujours là.

12 min de lecture

  • 30 % des barbottes brunes de plus de 20 cm prélevées dans le lac Memphrémagog présentent un mélanome, parfois avec métastases. Le phénomène est signalé depuis au moins 2012.
  • C'est un cancer transmissible — Une étude parue dans Nature l'identifie comme le premier jamais observé chez un poisson d'eau douce, et la quatrième forme connue dans le règne naturel.
  • Aucun lien trouvé avec le site d'enfouissement — L'hypothèse du dépotoir de Coventry circulait depuis des années. L'équipe de recherche n'a trouvé aucune preuve la soutenant.
  • Les PFAS, eux, sont bien là — Une mise à jour de 2022 de la Vermont Agency of Natural Resources a détecté certains PFAS dans l'eau du lac et dans les tissus des poissons.
  • Sherbrooke boit ce lac — Environ 150 000 personnes, 90 % de la population, consomment une eau acheminée sur 27 km depuis le Memphrémagog. Décision prise en 1964.

Il y a quelques jours, une étude parue dans Nature a fait le tour des médias : les taches noires observées depuis des années sur les barbottes du lac Memphrémagog seraient un cancer transmissible, une première mondiale chez un poisson d'eau douce. La couverture s'est concentrée sur la découverte scientifique. Elle a moins insisté sur deux choses. Que l'étude écarte l'explication que tout le monde tenait pour acquise. Et que ce lac est celui dans lequel Sherbrooke puise son eau potable.

Ce que l'étude dit

Reprenons depuis le début, parce que le dossier a plus de dix ans.

Depuis au moins 2012, des pêcheurs et des biologistes signalent une augmentation du nombre de barbottes brunes présentant des taches noires en relief sur la peau dans le lac Memphrémagog. En 2023, les autorités environnementales du Québec et du Vermont confirment l'ampleur du phénomène. Une centaine de barbottes sont prélevées à trois endroits du lac. Environ 30 pour cent des spécimens de plus de 20 centimètres présentent des mélanomes, parfois accompagnés de métastases.

Le biologiste Jean-Sébastien Messier, du ministère de l'Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs, décrit à l'époque une maladie qui provoque des taches noires et une hyperpigmentation des zones affectées. Les hypothèses évoquées sont multiples : un virus, le rayonnement ultraviolet, la qualité de l'eau, des facteurs génétiques. Une maladie similaire est observée plus tard chez des achigans du même lac.

Les chercheurs s'attendaient à trouver un virus ou un contaminant lié à la pollution. Ils ont trouvé autre chose.

Le cancer se transmet de poisson à poisson. Les cellules cancéreuses elles-mêmes passent d'un individu à l'autre, un comportement qui ressemble davantage à celui d'un parasite qu'à celui d'une tumeur classique, selon la formule de l'Université du Vermont. Dans le règne animal, les cancers transmissibles naturels sont extrêmement rares. Il s'agirait seulement de la quatrième forme connue au monde, et de la première jamais découverte chez un poisson comme chez une espèce d'eau douce.

Des lésions comparables ont depuis été repérées chez des poissons-chats ailleurs en Nouvelle-Angleterre et au Nouveau-Brunswick. Des descriptions similaires figurent même dans les journaux du naturaliste américain Henry David Thoreau, au dix-neuvième siècle, ce qui suggère que le phénomène est plus ancien et plus répandu qu'on ne le croyait.

Sur le risque humain

Les chercheurs sont clairs, et il faut l'être aussi. Aucun risque connu pour l'humain n'a été mis en évidence. Les cellules cancéreuses ne peuvent ni infecter ni survivre chez d'autres espèces. Les poissons peuvent être manipulés sans danger.

Cela dit, deux personnes proches du dossier disent la même chose à leur manière. Un des chercheurs indique que personnellement, il ne mangerait pas les poissons porteurs de tumeurs. Et le biologiste Jean-Sébastien Messier ne recommandait déjà pas d'en consommer, même en l'absence de risque documenté.

Ce n'est pas contradictoire. C'est de la prudence ordinaire devant une chose qu'on ne comprend pas encore complètement.

Ce que l'étude ne dit pas

Voici la partie qui a été à peu près absente de la couverture, et qui est pourtant la plus utile.

Depuis des années, des environnementalistes pointent le site d'enfouissement de Coventry, qui surplombe l'extrémité sud du lac près de Newport, au Vermont. Le site opère depuis des décennies. Ses eaux de lixiviation sont rejetées dans un affluent du Memphrémagog après traitement, mais contiennent tout de même des substances perfluoroalkyliques et polyfluoroalkyliques.

C'était l'explication qui circulait. C'était plausible. Et l'équipe de recherche n'a trouvé aucune preuve d'un lien entre le site d'enfouissement et les lésions des poissons.

Un argument avait d'ailleurs déjà été soulevé en 2023 par le biologiste Messier : l'hypothèse d'un rejet de contaminants à un endroit précis du lac apparaît peu probable, parce que la barbotte brune ne se déplace pas sur de longues distances. Si la cause était localisée, seuls les poissons de ce secteur seraient affectés. Ce n'est pas ce qu'on observe.

Il reste des pistes. Le biologiste Matthew Bodnar, du Vermont Fish and Wildlife Department, soupçonne que l'arsenic, mesuré en grande quantité chez les poissons et naturellement présent dans le secteur, puisse être un facteur contributif en affaiblissant le système immunitaire. Mais on ignore toujours ce qui a déclenché le cancer chez le premier individu. « Nous avons juste gratté la surface », résume la chercheuse Emily Curd.

Autrement dit : la cause la plus intuitive vient d'être affaiblie, et personne n'a de remplacement. C'est un résultat scientifique honnête. Ce n'est pas une absolution pour le dépotoir.

Les PFAS, eux, sont documentés

Parce que voici le point que la découverte du cancer transmissible risque justement de faire oublier.

Des autorités environnementales québécoises ont détecté des traces de PFAS dans le lac. Une mise à jour de 2022 de la Vermont Agency of Natural Resources a détecté certains de ces composés dans l'eau et dans les tissus des poissons qui y vivent.

Ce sont deux dossiers distincts. Le cancer des barbottes n'est apparemment pas causé par la pollution. Les PFAS sont dans l'eau quand même. Les deux affirmations sont vraies en même temps, et il serait aussi malhonnête de dire « le dépotoir donne le cancer aux poissons » que de dire « l'étude blanchit le dépotoir ».

Les PFAS sont surnommés polluants éternels parce qu'ils ne se dégradent pratiquement pas dans l'environnement. Ils s'accumulent dans les organismes. Les normes évoluent rapidement, à la baisse, à mesure que la recherche progresse.

Et c'est cette eau-là, pas celle des poissons, qui aboutit dans les robinets sherbrookois.

Sherbrooke boit ce lac depuis 1966

Beaucoup de Sherbrookois l'ignorent, et c'est en soi révélateur.

Jusqu'en 1966, l'eau potable de Sherbrooke était puisée dans la rivière Magog, au barrage Drummond. En 1964, sur proposition de l'échevin Jean-Marcel Jeanson, le conseil municipal approuve le changement de prise d'eau vers le lac Memphrémagog. La station de traitement qui porte son nom est construite en 1977.

Aujourd'hui, une conduite d'adduction achemine l'eau brute sur 27 kilomètres depuis le lac jusqu'à la station J.-M.-Jeanson, sur le chemin de Sainte-Catherine, près de l'Université de Sherbrooke. Plus de 150 000 personnes, soit environ 90 pour cent de la population sherbrookoise, boivent cette eau. À l'échelle du lac entier, qui chevauche la frontière sur une cinquantaine de kilomètres, ce sont plus de 175 000 personnes qui en dépendent pour leur eau potable.

Et l'usine est excellente. Il faut le dire, parce que c'est vrai et parce que ça rend la question suivante plus intéressante.

Modernisée entre 2013 et 2015 au coût de 31,4 millions de dollars, la station J.-M.-Jeanson est l'une des rares usines nord-américaines équipées d'un système secondaire de filtration par membranes, et possède l'un des plus grands systèmes d'ozonation à très haute fréquence au monde. Avec une capacité de 100 000 mètres cubes par jour, c'est la plus grande usine de filtration membranaire au Québec. Elle a remporté le prix du jury du concours de la meilleure eau potable au Québec en 2017. Un réservoir de 90 millions de litres est enfoui sous le terrain de football voisin.

La question que personne ne pose

La filtration membranaire de Sherbrooke opère à un micron, soit dix mille fois plus petit qu'un millimètre. C'est extraordinairement efficace contre les bactéries, les parasites et les particules en suspension. L'ozonation détruit virus et bactéries.

Les molécules de PFAS, elles, se mesurent en nanomètres. Elles sont mille fois plus petites qu'un micron.

Dans la littérature en traitement de l'eau, ni la microfiltration ni l'ozonation ne sont considérées comme des procédés efficaces contre les PFAS. Les technologies reconnues pour les retirer sont le charbon activé, l'échange d'ions et l'osmose inverse.

Nous n'affirmons pas que l'eau de Sherbrooke contient des PFAS. Nous n'avons pas trouvé de résultats d'analyse publics pour l'eau traitée à la station J.-M.-Jeanson, et l'absence de données publiées n'est pas une preuve de présence. Mais la question mérite d'être posée clairement, et elle se pose en trois temps.

Est-ce que la Ville teste l'eau brute et l'eau traitée pour les PFAS? À quelle fréquence, selon quelles normes, et avec quels résultats? Et si les procédés actuels ne les retirent pas, quel est le plan?

Ce sont des questions ordinaires. Elles ne supposent aucun scandale. Elles supposent seulement qu'une ville qui se vante, à juste titre, d'avoir la meilleure eau du Québec devrait pouvoir répondre sans hésiter.

Pendant ce temps, 216 litres par personne

Il y a un autre dossier de l'eau à Sherbrooke, et celui-là est entièrement documenté.

Dans le cadre de la Stratégie québécoise d'économie d'eau potable, Québec impose aux municipalités des mesures de contrôle des pertes et d'économie résidentielle, avec un bilan annuel à produire.

Sherbrooke n'est pas en défaut. La consommation résidentielle s'y chiffre à 216 litres par personne par jour, sous la cible provinciale de 220 litres fixée pour 2025. Elle était de 211 litres en 2022. Le secteur résidentiel représente environ 57 pour cent de l'eau potable consommée sur le territoire.

Le ministère juge toutefois la ville trop près de la cible et exige des interventions. Parmi elles, l'installation de compteurs d'eau dans quelque 380 résidences volontaires, pour remplacer des données théoriques par des mesures réelles. Aucuns frais pour les participants, aucune intention de taxation, et une collecte à distance.

Le projet devait se déployer en 2025. Le ministère souhaitait qu'il soit complété pour septembre 2025.

Nous n'avons pas trouvé de bilan public indiquant si les 380 compteurs ont été installés. L'échéance est passée depuis dix mois. C'est le genre de chiffre qui devrait figurer dans un rapport annuel, et qui devrait prendre trente secondes à obtenir.

Le fil commun

Nous publiions mardi un billet sur la pétition qui circule contre le projet de centre de données du boulevard Industriel. Un des constats y revenait sans cesse : des chiffres de consommation d'eau circulaient par milliers de partages, alors qu'aucun chiffre n'a jamais été publié pour ce projet.

Le projet Keel n'est pas dans le bassin versant du Memphrémagog. Il est du côté de la Saint-François. Le lien entre les deux dossiers n'est donc pas géographique.

Il est méthodologique, et il est têtu.

Dans les deux cas, une explication intuitive s'installe et se partage. Le dépotoir donne le cancer aux poissons. Le centre de données va vider le lac. Dans les deux cas, la donnée qui trancherait n'est pas publiée : les analyses de PFAS de l'eau traitée d'un côté, le mode de refroidissement de l'autre. Et dans les deux cas, le vide est comblé par ce qui semble logique plutôt que par ce qui est mesuré.

Ce n'est pas une critique des citoyens. C'est une critique de ce qui leur est rendu disponible.

Cinq questions

Un. La Ville de Sherbrooke analyse-t-elle les PFAS dans l'eau brute du lac Memphrémagog et dans l'eau traitée à la station J.-M.-Jeanson? À quelle fréquence, et quels sont les résultats des cinq dernières années?

Deux. Si les procédés actuels de filtration membranaire et d'ozonation ne retirent pas les PFAS, quelles options ont été évaluées, et à quel coût?

Trois. Les 380 compteurs d'eau exigés par le ministère ont-ils été installés? Si non, où en est le projet et quelles conséquences la Ville anticipe-t-elle?

Quatre. Quelle est la position de la Ville sur les rejets de lixiviat du site d'enfouissement de Coventry dans un affluent du lac dont elle tire son eau potable?

Cinq. Existe-t-il un plan de contingence si l'approvisionnement au lac devait être compromis, sachant que 90 pour cent de la population en dépend et qu'une seule conduite de 27 kilomètres l'achemine?

Une ville qui boit dans un lac partagé

Le lac Memphrémagog chevauche une frontière internationale. Une partie de ce qui s'y déverse relève du Vermont, une autre du Québec, et la coordination passe par un comité directeur bilatéral dont peu de gens connaissent l'existence.

C'est aussi ce qui explique pourquoi ce dossier avance lentement. Personne n'est complètement responsable, et donc personne ne l'est vraiment.

La découverte du cancer transmissible est une vraie nouvelle scientifique, et elle est fascinante. Elle a aussi un effet secondaire dont il faut se méfier : elle donne l'impression que la question du lac est réglée, alors qu'elle déplace simplement le problème d'une case à l'autre.

Les poissons ont un cancer qui ne vient probablement pas de la pollution. Il y a quand même des PFAS dans l'eau. Et 150 000 Sherbrookois la boivent tous les jours, filtrée par une usine remarquable dont personne n'a publiquement établi si elle capte ce qu'il faut capter.

Ce n'est pas une raison de paniquer. C'est une raison de demander les résultats.

Note de la rédaction

Sur ce que nous n'affirmons pas. Ce billet n'affirme pas que l'eau potable de Sherbrooke contient des PFAS, ni qu'elle est impropre à la consommation. Il constate que des PFAS ont été détectés dans l'eau du lac et dans les tissus des poissons selon les autorités du Vermont, que les procédés de traitement en place ne figurent pas parmi ceux reconnus pour retirer ces composés, et que nous n'avons pas trouvé de résultats publics pour l'eau traitée. Ces trois constats appellent une réponse de la Ville, pas une conclusion de notre part.

Sur le cancer des poissons. Aucun risque connu pour l'humain n'a été mis en évidence, et les chercheurs sont explicites sur ce point. Nous rapportons également que deux spécialistes déconseillent de consommer les poissons porteurs de lésions, ce qui relève de la prudence et non d'un risque établi.

Sur la méthode. Ce billet repose sur des documents publics, la couverture médiatique du dossier et les communications de la Ville. Nous n'avons contacté ni la Ville de Sherbrooke, ni le ministère de l'Environnement, ni les équipes de recherche, et nous n'avons déposé aucune demande d'accès à l'information avant publication.

Droit de réplique. Toute personne ou organisation mentionnée dans ce billet qui souhaite préciser, corriger ou contredire un élément peut nous écrire. Nous publierons.

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Sources

[1] Seven Days — « Study: Lesions on Lake Memphremagog Fish Are a Transmissible Form of Cancer » — juillet 2026
[2] Noovo Info — « Un cancer de la peau transmissible découvert chez des poissons au Canada et aux États-Unis » — juillet 2026
[3] MétéoMédia — « Un cancer contagieux découvert dans un lac du Québec » — juillet 2026
[4] Radio-Canada — « Des chercheurs suspectent un cancer transmissible entre poissons au lac Memphrémagog » — 16 mai 2025
[5] La Presse — « Des poissons cancéreux dans le Memphrémagog » — 12 juin 2023
[6] Radio-Canada — « Des poissons atteints du cancer dans le lac Memphrémagog » — 12 juin 2023
[7] Vermont Agency of Natural Resources — Mise à jour sur les PFAS dans le lac Memphrémagog — 2022
[8] Magazine Constas — « La station de traitement de l'eau potable J.-M. Jeanson de Sherbrooke » — novembre 2018
[9] Radio-Canada — « Visite au cœur de l'usine de traitement d'eau J.M.-Jeanson de Sherbrooke » — mai 2016
[10] Le Soleil — « La meilleure eau potable au Québec » — octobre 2017
[11] EXP — Fiche de projet, usine de production d'eau potable J.M.-Jeanson
[12] Université de Sherbrooke — Visite de la station de traitement des eaux J.-M.-Jeanson
[13] La Tribune — « Sherbrooke devra réduire sa consommation d'eau potable » — 10 octobre 2024
[14] Le Sherbrooke — « Des compteurs d'eau gratuits offerts aux propriétaires » — 22 janvier 2025
[15] Ville de Sherbrooke — Eau potable et eaux usées


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