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Le flot ou le fléau ?
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Le flot ou le fléau ?

4 min de lecture

Le Flot ou le fléau ?

Sherbrooke a payé pour une rivière de lumière qui aura passé plus de temps en panne qu'en fonction. Une demande d'accès à l'information a livré la facture, ligne par ligne : du cachet de l'artiste à la dernière vis dévissée, le projet a coûté plus de 214 000 $ documentés. Et il a été démantelé en silence en novembre 2024.

En novembre 2020, le comité exécutif de la Ville de Sherbrooke approuvait (résolution C.M.2020-5904-00) l'acquisition de Le Flot : une rivière virtuelle interactive projetée au sol à la Halte des Pionniers, sur la rue Wellington Nord. L'œuvre, signée Julien-Robert Legault Salvail, a été inaugurée en août 2021. Sa maintenance a été confiée à Sporobole, centre en art actuel et organisme à but non lucratif sherbrookois.

À l'époque, la Ville n'avait jamais détaillé l'addition. Les documents obtenus le font à sa place.

La facture réelle

Projecteur Barco 4K UHD (équipement) 118 884 $
Cachet de l'artiste 58 000 $ + taxes
Maintenance Sporobole (2021–2024, 10 factures) ≈ 25 266 $
Ordinateur Dell Alienware + équipement 3 345 $ +
Total documenté (taxes incl.) 214 000 $ +

Source : réponse de la Ville de Sherbrooke à une demande d'accès à l'information (N/D : IN1413605, 28 mai 2026). Certains renseignements de tiers ont été caviardés en vertu des articles 14, 53, 54, 56 et 59 de la Loi sur l'accès.

Le plus gros chèque n'est pas allé à l'art

Le poste de dépense le plus lourd, et de loin, c'est la quincaillerie. Le projecteur Barco 4K, acheté en décembre 2020, a coûté à lui seul 118 884 $, taxes comprises : plus du double du cachet de l'artiste, fixé par contrat à 58 000 $ plus taxes. Autrement dit, pour chaque dollar versé à la création, la Ville en a dépensé plus de deux en matériel de projection.

Un matériel haut de gamme, conçu pour une salle de spectacle ou un planétarium, installé en plein air à la merci des hivers québécois.

Une œuvre qui passait son temps en panne

Les factures de Sporobole se lisent comme un journal de bord des défaillances. On y trouve, noir sur blanc :

  • des redémarrages répétés après des pannes de courant ;
  • des problèmes de chauffage, de caméras et de haut-parleurs (janvier–février 2023) ;
  • un boîtier de projecteur affecté par le grand froid ;
  • une intervention pour vandalisme le 21 juin 2023, fils sectionnés, en présence de l'artiste.

Dans un devis de fin 2023, Sporobole prévenait elle-même que le dispositif « pourrait s'avérer plus fragile pour l'hiver 2024 ». L'hiver 2024 aura été le dernier.

Démantelée en silence, en novembre 2024

La dernière facture, datée du 22 novembre 2024, ne laisse aucun doute : elle porte la mention « facture finale » et facture sept heures de démantèlement. L'installation a donc été retirée à la fin de 2024 — sans communiqué, sans bilan, sans explication aux citoyens. Les images de Google Street View captées plus tôt en 2024 montraient encore l'équipement en place, mais l'œuvre hors service.

Sur plus de trois ans d'exploitation, le projet aura coûté en moyenne plus de 60 000 $ par année pour une projection nocturne et saisonnière dans un secteur piétonnier.

Ce que le Vérificateur général avait déjà signalé

Le rapport annuel 2023 du vérificateur général de Sherbrooke, Yves Denis, déposé en août 2024, consacrait un chapitre entier à la gestion des ententes avec les organismes — un audit couvrant 307 organismes et une enveloppe de 13 millions de dollars. Ses constats résonnent directement avec le cas du Flot :

Encadrement insuffisant L'encadrement des aides financières est insuffisant, ce qui peut mener à des décisions arbitraires.
Absence de vision globale La gouvernance ne permet pas d'avoir une vue d'ensemble des fonds versés et de leur utilisation.
Analyse non documentée La rétribution des organismes n'est pas toujours fondée sur une analyse récente et documentée.
Peu de retombées analysées Peu d'analyses sur les retombées des programmes sont transmises au conseil municipal.

Ce qui reste opaque

Même la facture en main, des questions demeurent sans réponse :

  • Le mandat de maintenance a-t-il fait l'objet d'un appel d'offres, ou a-t-il été attribué de gré à gré ?
  • Pourquoi une œuvre permanente de cette valeur a-t-elle multiplié les pannes dès sa première année ?
  • Qui a pris la décision de démanteler, et sur quelle base a-t-on conclu que l'œuvre n'était pas réparable ?

Sherbrooke a d'autres projets d'art public en chantier, d'autres partenariats avec des organismes culturels. Le Flot aura coûté plus de 214 000 $ pour finir en pièces détachées en quatre ans. La rivière s'est tarie. Les questions, elles, coulent encore.


Sources

Ville de Sherbrooke, réponse à la demande d'accès à l'information N/D IN1413605, 28 mai 2026 (contrat d'exécution d'œuvre d'art, devis et factures Sporobole, facture du projecteur).
107.7 Estrie, « Une œuvre interactive coûtera 210 000 $ à Sherbrooke », 18 novembre 2020.
La Tribune, « Un flot de lumière sur la Well », 17 août 2021.
Vérificateur général de Sherbrooke, Rapport annuel 2023, ch. 2 — Gestion des programmes et ententes avec les organismes, août 2024.
Gouvernement du Québec, Loi sur l'accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels (RLRQ, c. A-2.1).


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