Le paradoxe du 1er juillet : quand les chiffres baissent parce que la crise empire
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Le paradoxe du 1er juillet : quand les chiffres baissent parce que la crise empire

  • Le faux bon chiffre — Plusieurs stats du 1er juillet 2026 reculent (déménagements, rotation, sans-logis à court terme dans des offices), mais ce recul n'est pas une accalmie.
  • Dépit locatif — Le taux de rotation s'est effondré à Sherbrooke : 23,0 % (2018) → 8,4 % (2023). Les locataires ne déménagent plus par peur de payer le prix « nouveau bail », bien plus élevé.
  • Les déménageurs le confirment — Achalandage résidentiel en baisse marquée, et environ 40 % des déménagements restants sont des évictions (Clan Panneton).
  • Ce qui monte, lui, ne ment pas — Loyer moyen +60,5 % à Sherbrooke depuis 2018, dossiers complexes en hausse, et 2 153 ménages accompagnés au Québec à l'approche du 1er juillet, plus qu'en 2025.
  • Deux lectures s'affrontent — « Le marché respire » (inoccupation en hausse, immigration ralentie) contre FRAPRU/RCLAQ : la hausse d'inoccupation se concentre dans le cher; l'abordable reste sous 1 %, parfois à 0 %.

Chaque été, le 1er juillet sert de thermomètre à la crise du logement. Cette année, quelques colonnes de chiffres pointent vers le bas : moins de camions sur les routes, moins de ménages « sans logement à court terme » dans certains offices, des taux d'inoccupation qui remontent. La tentation est grande d'y lire une accalmie. C'est l'inverse. Quand le marché se grippe au point que les gens cessent de bouger, certaines statistiques baissent — non pas parce que la crise se résorbe, mais parce qu'elle s'est installée assez profondément pour figer tout le monde sur place. Décryptage d'un faux bon chiffre.

Le faux bon chiffre

Les données les plus récentes donnent du grain à moudre aux optimistes. Au Centre-du-Québec, l'Office d'habitation (OHCQ) recensait le 25 juin 2026 quelque 104 ménages sans solution de logement à court terme, et 34 déjà à la rue ou en hébergement temporaire. À la même date en 2025, ils étaient 112 à risque et 49 en hébergement. Léger recul, donc. Du côté des déménageurs, l'achalandage résidentiel est en baisse marquée depuis deux ans. Et à l'échelle provinciale, les demandes de relogement avaient reculé d'environ 8 % en 2025 (10 480 contre 11 369 l'année précédente), avec un meilleur taux de résolution.

Pris isolément, ces signaux ressemblent à une détente. Le problème, c'est que chacun d'eux mesure surtout une chose : le nombre de gens qui bougent. Or si les gens ne bougent plus, ce n'est pas qu'ils sont bien logés. C'est qu'ils ont peur de l'alternative.

Le mécanisme : le dépit locatif

Le taux de rotation, c'est la proportion de logements qui changent de locataire dans une année. C'est l'indicateur le plus parlant de la santé d'un marché locatif — et c'est lui qui s'est effondré. À Sherbrooke, il est passé de 23,0 % en 2018 à 8,4 % en 2023, avant un léger rebond à 10,4 % en 2024. Pour l'ensemble des centres québécois de 10 000 habitants et plus, la chute est identique : de 18,6 % (2018) à 7,8 % (2023), puis 10,0 % (2024).

Taux de rotation du parc locatif — l'effondrement, puis le faux rebond
Proportion de logements qui changent de locataire dans l'année (tous appartements)
23,0 %
8,4 %
10,4 %
Sherbrooke
18,6 %
7,8 %
10,0 %
Québec (centres 10 000+)
2018
2023
2024
Source : SCHL, Enquête sur les logements locatifs — compilation FRAPRU 2024-2025

Pourquoi un locataire reste-t-il dans un logement trop petit, trop cher ou mal entretenu? Parce que déménager veut dire renoncer à un loyer signé il y a cinq ans et accepter le prix « nouveau bail » du marché actuel — souvent des centaines de dollars de plus pour un logement équivalent. C'est le dépit locatif : on ne bouge plus, non par satisfaction, mais par calcul défensif. Et chaque ménage qui renonce à déménager est un ménage qui ne paraît dans aucune statistique de sans-logis.

Les déménageurs voient cette réalité de près. Chez le Clan Panneton, on estime qu'environ 40 % des déménagements effectués ne sont pas des choix, mais des évictions et des reprises de logement. Autrement dit, une part importante de la mobilité résiduelle est forcée. Le reste — les déménagements volontaires, ceux d'un ménage qui améliore sa situation — s'est largement tari.

Ce qui monte, lui, ne ment pas

Pendant que les indicateurs de mobilité reculent, les indicateurs de pression, eux, continuent de grimper. Le loyer moyen a bondi de 60,5 % à Sherbrooke depuis 2018, dont 8,5 % sur la seule dernière année recensée. À l'échelle provinciale, le loyer moyen est passé de 1 022 $ à 1 119 $ en un an, une hausse de 9,5 %. L'inoccupation pour les logements réellement abordables reste collée au plancher : à Montréal, les logements à 999 $ et moins affichent un taux d'inoccupation entre 0,0 % et 0,8 %, et le même phénomène se vit à Sherbrooke, Québec, Gatineau et Drummondville.

Et le nombre total de ménages accompagnés ne baisse pas : il augmente. À l'approche du 1er juillet 2026, le FRAPRU recensait 2 153 ménages activement accompagnés par un service d'aide au Québec, contre 1 989 à la même date en 2025. L'OHCQ, de son côté, signale un nombre de dossiers complexes nettement plus élevé et des options de relogement plus rares. La pression ne se relâche pas; elle se déplace vers des cas plus lourds et plus longs à régler.

Deux séries de chiffres, une seule crise
Ce qui recule (et trompe)
Rotation Sherbrooke
23,0 % → 8,4 % (2018→2023)
Demandes de relogement (QC)
−8 % (2024→2025)
Sans-logis court terme (OHCQ)
112 → 104 (2025→2026)
Ce qui s'aggrave (et compte)
Loyer moyen Sherbrooke
+60,5 % depuis 2018
Inoccupation logements abordables
< 1 % souvent 0 %
Ménages accompagnés (QC)
1 989 → 2 153 (2025→2026)
Sources : SCHL/FRAPRU; OHCQ (25 juin 2026); SHQ. Indicateurs de mobilité à gauche, indicateurs structurels à droite.

Deux lectures s'affrontent

Devant ces chiffres, deux récits s'opposent. Le premier est celui d'un marché qui « respirerait enfin ». Ses arguments ne sont pas farfelus : les taux d'inoccupation remontent presque partout — de 2,1 % à 2,9 % dans la région de Montréal en un an, et même un triplement à Trois-Rivières (de 0,9 % à 2,7 %). On livre de nouveaux logements. Et l'immigration temporaire ralentit, notamment avec le resserrement de la réunification familiale au Québec jusqu'en juin 2026. Moins de demande, plus d'offre : la mécanique semble se rééquilibrer.

Le second récit, porté par le FRAPRU et les comités logement, ne nie pas ces chiffres — il les recontextualise. La hausse de l'inoccupation se concentre dans le segment cher, là où l'offre dépasse déjà la demande. À Gatineau, le taux d'inoccupation atteignait 0,2 % pour les loyers sous 1 150 $, mais dépassait 6 % au-dessus de 1 675 $. Construire des logements que les ménages en crise ne peuvent pas payer ne résorbe pas la crise : ça gonfle un taux d'inoccupation moyen qui masque une pénurie d'abordable persistante. Quant aux recensions de sans-logis, le FRAPRU rappelle qu'elles sont des planchers : elles excluent ceux qui ne contactent aucun service, qui se réfugient chez des proches, en camping ou en véhicule récréatif en attendant l'automne. Sa porte-parole, Véronique Laflamme, le dit sans détour : la baisse des demandes ne doit pas se lire comme une amélioration durable.

Le verdict

Entre les deux lectures, il faut trancher, et les données penchent nettement d'un côté. La « respiration » du marché est réelle, mais c'est une respiration par le haut : le segment cher se détend pendant que le bas suffoque toujours sous la barre du 1 % d'inoccupation. Les chiffres qui reculent au 1er juillet ne mesurent pas un soulagement; ils mesurent un gel — des ménages immobilisés par le dépit locatif — doublé d'une intervention publique plus précoce et mieux rodée qui règle davantage de cas en amont. Pendant ce temps, les loyers, les dossiers complexes et le nombre total de ménages accompagnés, eux, continuent de monter.

Pour Sherbrooke, le diagnostic est sans ambiguïté : rotation effondrée, loyer moyen en hausse de 60,5 % en six ans, abordable introuvable. Le 1er juillet 2026 ne marque pas la fin de la crise du logement. Il marque le moment où elle est devenue assez normalisée pour produire de faux bons chiffres. Le bilan officiel post-1er juillet du FRAPRU et de la SHQ, attendu au début de juillet, dira si la tendance se confirme — mais il faudra le lire en gardant en tête ce que les statistiques de mobilité ne capturent jamais : ceux qui ne bougent plus.

Sources

[1] Radio-Canada — « Moins de ménages pourraient se retrouver à la rue dans le Centre-du-Québec » — 26 juin 2026
[2] Le Devoir / La Presse canadienne — « 2153 ménages toujours à la recherche d'un logement à l'approche du 1er juillet » — 25 juin 2026
[3] La Presse — « Des centaines de ménages toujours sans logement permanent » — 8 août 2025
[4] FRAPRU — Tableaux régionaux 2024-2025 (taux de rotation et d'inoccupation, compilation SCHL) — juillet 2025
[5] Radio-Canada — « On sent la détresse des gens sur le terrain, soutient un déménageur » (Clan Panneton) — 1er juillet 2024
[6] FRAPRU — « Rapport de la SCHL sur le marché locatif : la cherté grandissante des loyers » — 18 février 2025
[7] SCHL — Rapport sur le marché locatif 2025
[8] Le Devoir — « FRAPRU dénonce des gouvernements déconnectés de la réalité des locataires » — 3 juillet 2025


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