- Trois enseignes, une rue — Depuis 2018, la rue Wellington Nord a vu passer le Collège de l'Estrie (CDE), le Collège supérieur de Sherbrooke (CSS) et bientôt le Collège Universel. Deux de ces trois collèges se sont effondrés en laissant des étudiants étrangers impayés.
- Cycle 1 : Rising Phoenix — Le réseau montréalais RPI/Mastantuono, qui exploitait le CDE, s'est placé à l'abri de ses créanciers en janvier 2022 avec 1118 étudiants indiens dans ses trois collèges et des frais de 28 000 à 30 000 $ par formation.
- L'encan judiciaire — En 2022, la Cour supérieure a transféré les quatre immeubles du groupe (~13,45 M$) au groupe torontois Cestar. Le 29-37 Wellington Nord est parti à 1 000 900 $.
- Cycle 2 : la renaissance — Dix-sept jours après le jugement, une OBNL de 1985 passait sous nouvelle direction et se rebaptisait « Collège supérieur de Sherbrooke ». En 2024, son administratrice Saloua Zraida achetait le 29-37 Wellington à 2 090 000 $ — le double du prix payé par Cestar deux ans plus tôt — pendant que le collège qu'elle administrait y donnait ses cours.
- 1er juillet 2026 — Québec retire le permis du CSS : 296 étudiants, ~14 000 $ chacun, formations non reconnues. Neuf jours plus tard, les conseils d'administration étaient remaniés, le Collège Universel annonçait son arrivée — et au 29-37, les travaux sont déjà commencés.
Le 1er juillet, le ministère de l'Éducation a refusé de renouveler le permis du Collège supérieur de Sherbrooke. Les médias ont couvert la fermeture, les 296 étudiants, l'angoisse des permis d'études. Ce que les registres publics racontent est plus grand : la chaîne de titres de la rue Wellington Nord documente huit ans de collèges qui meurent et renaissent entre les mêmes mains, les mêmes adresses et les mêmes clientèles — des étudiants étrangers qui paient de 14 000 à 30 000 $ chaque fois. Voici ce que les actes notariés, le Registre des entreprises et la Cour supérieure ont sur papier. Chaque affirmation est étiquetée : documentée, observée par l'auteur, analyse, ou question ouverte.
Un permis meurt, une enseigne naît
DOCUMENTÉ
Depuis le 1er juillet 2026, toute formation offerte au Collège supérieur de Sherbrooke n'est plus reconnue par le ministère de l'Éducation, qui a refusé de renouveler son permis [1]. Le collège jumeau, le Collège supérieur de Montréal, subit le même sort : 878 étudiants au total, presque tous internationaux, dont 296 à Sherbrooke [2]. Plusieurs étaient à quelques jours du diplôme; certains ont payé environ 14 000 $ pour un DEP qui ne vaut plus rien [1][3]. Les deux établissements contestent la décision [3].
Une semaine plus tard, Le Devoir révélait que le Collège Universel — dirigé par Saloua Zraida, qui siégeait jusqu'au 10 juillet aux conseils d'administration des deux collèges fermés — ouvrira une succursale à Sherbrooke « au même endroit » [4].
Un collège ferme, un autre s'installe, avec des visages communs. Pour comprendre pourquoi ce n'est pas une coïncidence, il faut remonter la chaîne de titres.
Cycle 1 — L'empire Rising Phoenix (2017-2022)
DOCUMENTÉ
Rising Phoenix International inc. — Phénix Ascendant, littéralement — est constituée en mars 2017 [5]. Sa fondatrice, Caroline Mastantuono (aussi connue sous le nom de Caroline Bonneville), ex-directrice du département international de la commission scolaire Lester-B.-Pearson, bâtit avec sa famille une firme de recrutement d'étudiants internationaux qui met la main sur des collèges existants : le Collège de l'Estrie (CDE) à Sherbrooke — propriétaire du 29-37 Wellington Nord depuis 2009 —, le CCSQ à Longueuil, puis son propre Collège M à Montréal [6][8]. Sa fiche au Registre des entreprises accumule les noms d'emprunt : bureaux déclarés en Inde, en Chine et en Corée du Sud, et une série d'enseignes qui inclut, dès mai 2018, « Universel International » et « International CSM » [5].
Le Collège Universel de Gatineau, justement, fut le premier à sonner l'alarme : lié à RPI par un contrat de recrutement de cinq ans signé en décembre 2017, il a saisi la Cour supérieure, et un jugement de décembre 2019 a ordonné à RPI de cesser de recruter pour lui — la juge qualifiant de « préoccupante » la sollicitation d'étudiants de l'Universel par le Collège M, dont les administrateurs étaient les mêmes que ceux de RPI [6]. L'Universel arrive donc dans cette histoire comme partie poursuivante contre le réseau — la nuance compte pour la suite.
Puis tout s'accélère. Le 1er juin 2020, un acte notarié montre la mécanique interne du groupe : le CDE hypothèque son immeuble du 37 Wellington Nord, ses comptes à recevoir, ses permis et son achalandage pour garantir un prêt de 10,97 M$ que RPI consent à sa propre société immobilière, CDSQ Immobilier — et Caroline Bonneville signe l'acte des deux côtés, comme représentante du créancier et de la caution [7]. En novembre 2020, l'UPAC dépose des accusations de fraude, d'abus de confiance et d'usage de faux contre Caroline et Christina Mastantuono pour des faits remontant à leur passage à Lester-B.-Pearson; elles enregistreront un plaidoyer de non-culpabilité [8]. Le même mois, une demande d'action collective est déposée au nom d'étudiants qui réclament des remboursements refusés [9] — et la Banque de développement du Canada inscrit un prêt de 5,5 M$ garanti sur l'immeuble de Sherbrooke, la même semaine que les arrestations [7].
En avril 2021, le CDE vend le 29-37 Wellington à une société sœur du groupe, 9437-6845 Québec inc., pour 1 215 000 $, et le portefeuille de quatre immeubles de collèges — Sherbrooke, Gatineau, deux à Longueuil — est refinancé 5,75 M$ par le prêteur torontois Firm Capital [7]. En janvier 2022, le château cède : RPI et ses filiales se placent sous la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies. La requête évoque 1118 étudiants indiens dans les trois collèges, des frais de 28 000 à 30 000 $ par programme de deux ans, 150 mises à pied et un passif de plusieurs millions [10]. L'action collective des étudiants, elle, se terminera par un désistement — ils n'auront jamais leur procès [9]. RPI a fait faillite en février 2025 [5].
L'encan judiciaire de 2022
DOCUMENTÉ
Le 14 mars 2022, la Cour supérieure approuve la vente des actifs. Le 30 juin, le certificat du contrôleur Richter transfère les quatre immeubles — libres de toute charge — à 13901823 Canada inc., véhicule du groupe torontois Cestar International Education Group, qui récupère du même coup les enseignes CDE, CCSQ et Collège M [11][12]. Prix payés : 9,79 M$ pour Gatineau, 2,15 M$ et 511 000 $ pour Longueuil, et 1 000 900 $ pour le 29-37 Wellington Nord — environ 13,45 M$ au total [11].
Le 29-37 Wellington Nord : quatre ventes, un seul lot
Prix de vente publiés au Registre foncier, lot 1 030 881 : actes 15 917 789 (2009), 26 195 275 (2021), 27 398 915 (transfert judiciaire 2022) et 28 897 606 (2024). Même immeuble, même source, même méthodologie.
Cycle 2 — La renaissance au bout de la rue (2022-2026)
DOCUMENTÉ
Le Collège supérieur de Sherbrooke n'a jamais été un nouveau collège. C'est un nom d'emprunt de l'École de secrétariat Notre-Dame-des-Neiges (1985), une OBNL montréalaise de 41 ans qui porte aussi, toujours en vigueur, le nom « Collège de comptabilité et de secrétariat du Québec, campus de Sherbrooke » — le CCSQ, la même enseigne que le campus Longueuil de l'ancien réseau RPI [13]. La chronologie du registre est serrée : jugement approuvant la vente des actifs RPI le 14 mars 2022; Noureddine Hajibi et Zakaria Jamai Mouhtadi prennent la direction de l'OBNL le 31 mars; le nom « Collège Supérieur de Sherbrooke » est déclaré le 4 mai [13]. Dix-sept jours entre le jugement et la prise de contrôle. Le Collège supérieur de Montréal suit la même mécanique : une OBNL de 1980, présidée par Hajibi depuis octobre 2024 [13].
Côté murs, le CSS avait pignon à deux adresses. Sa vitrine était au 108-110 Wellington Nord, un immeuble acheté 735 000 $ en août 2021 par Custeau division immobilière [14]. Et le 29-37 — l'immeuble historique du CDE, en face — a été revendu par Cestar le 16 août 2024 pour 2 090 000 $ à 9521-3468 Québec inc., avec une hypothèque de 4 M$ de la Caisse Desjardins d'Hochelaga-Maisonneuve (un plafond de garantie publié, pas nécessairement le montant déboursé) [7][15]. Cette société, constituée un mois avant l'achat, appartient à la Fiducie familiale Saloua Zraida et à l'École de secrétariat Notre-Dame-des-Neiges (1985) elle-même; Zraida en est présidente et bénéficiaire ultime à plus de 75 % [15].
OBSERVATION DE L'AUTEUR
L'auteur de ces lignes est établi sur Wellington Nord, à quelques portes des deux immeubles. Jusqu'à la fermeture, les deux locaux — le 110 et le 29-37 — étaient opérés par le même collège : les étudiants du CSS circulaient entre les deux adresses [16]. Autrement dit, le collège donnait des cours dans l'immeuble appartenant à la société de sa propre administratrice. Et depuis quelques jours, une unité de climatisation industrielle neuve est en installation au 29-37 : les travaux de préparation du prochain occupant sont déjà en cours, moins de deux semaines après le retrait du permis [16].
ANALYSE
Lisez cette structure une deuxième fois : l'OBNL qui exploitait le CSS est actionnaire de la société — contrôlée par la fiducie de sa propre administratrice — qui possède l'immeuble où le collège donnait ses cours. Le loyer sortait d'une poche pour entrer dans l'autre. En août 2024, Zraida siégeait au conseil du CSS et achetait, via sa fiducie, l'immeuble au double du prix payé par Cestar deux ans plus tôt. Rien de tout cela n'est illégal en soi — les structures croisées entre OBNL, fiducies et sociétés immobilières sont permises, et il faut rappeler la nuance : en 2019, l'Universel était la partie qui poursuivait le réseau RPI devant les tribunaux [6]. Mais quand le permis du collège meurt, que le collège suivant est dirigé par la même personne, que l'immeuble lui appartient déjà et que les ouvriers y installent la climatisation avant même que les 296 étudiants du défunt sachent ce qu'il advient de leur diplôme — la frontière entre l'échec d'un établissement et la continuité d'un modèle devient une question d'intérêt public.
Le ménage de juillet
DOCUMENTÉ
La transition s'est réglée en jours. Permis refusé, effectif le 1er juillet [1]. Retrait de Zraida des conseils d'administration : le 10 juillet, selon Le Devoir [4]. Le même 10 juillet, une nouvelle administratrice, Mariam Makboul, entre simultanément aux conseils de l'École de secrétariat Notre-Dame-des-Neiges (1985) et du Collège supérieur de Montréal, suivie de déclarations de mise à jour déposées au registre le 12 juillet [13]. Les deux OBNL, la société immobilière de Zraida et sa fiducie partagent la même adresse de domicile : le 205, avenue Viger Ouest, à Montréal [13][15]. Québec, de son côté, a aussi révoqué les permis des collèges Herzing et Veritas, et le député Andrés Fontecilla estime que l'ouverture du Collège Universel à Sherbrooke « soulève de sérieuses questions » [4].
Qui paie
DOCUMENTÉ
Les étudiants, deux fois. Ceux du cycle 1 : des centaines de réclamations de remboursement, une action collective terminée par un désistement, un statut de créanciers ordinaires dans une LACC, puis une faillite [9][10][5]. Ceux du cycle 2 : 296 personnes à Sherbrooke, environ 14 000 $ chacune, des permis d'études qui expirent, des formations non reconnues [1][2][3]. Le contribuable ensuite : le CSS se présentait comme « collège subventionné par le MEQ » sur son propre site, et le ministère promet des « mesures facilitatrices » dont le coût s'ajoutera [1][4].
QUESTIONS OUVERTES
Trois questions restent sans réponse documentaire, et elles s'adressent au ministère de l'Éducation. Un : comment un permis a-t-il été accordé au Collège Universel pour Sherbrooke — la demande datait d'environ un an [4] — pendant que le CSS, qui partageait deux administrateurs avec lui, était sous analyse? Deux : les motifs exacts du refus de permis, que ni le ministère ni le collège n'ont rendus publics [3][4]. Trois : le cautionnement exigé par la Loi sur l'enseignement privé suffira-t-il à rembourser les 296 étudiants de Sherbrooke, et qui couvrira la différence?
Huit ans, une rue, un modèle
Chronologie de la rue Wellington Nord
Les enseignes changent, les OBNL se rebaptisent, les immeubles passent d'une fiducie à l'autre. Le modèle, lui, ne ferme jamais : des formations courtes, une clientèle recrutée à l'étranger qui paie d'avance, et, quand ça casse, des étudiants au bout de la file des créanciers. La rue Wellington Nord en est à son troisième collège en quatre ans. Ce billet est la prise 1 d'une enquête en cours — la prise 2 suivra les motifs du refus de permis, le dossier de faillite de RPI et l'installation de l'Universel.
Ce que cette enquête a coûté
Chaque affirmation documentée de ce billet repose sur un document public payé et vérifié : plumitifs judiciaires (SOQUIJ — 29,05 $), actes notariés et exports de transactions (Nominis — 8,00 $), index aux immeubles et sommaires (Registre foncier du Québec — 3,00 $), plus sept fiches du Registre des entreprises (gratuites).
Frais de consultation : 40,05 $ — excluant les licences et le temps de recherche.
[1] La Tribune / La Voix de l'Est — « Des formations invalides, des étudiants anxieux, un collège privé fermé indéfiniment » — 14 juillet 2026.
[2] La Presse — « Près de 900 étudiants étrangers dans l'incertitude » — 13 juillet 2026.
[3] Le Devoir — « Deux collèges privés forcés de suspendre leurs activités » — 13 juillet 2026.
[4] Le Devoir — « L'ouverture d'un nouveau collège privé à Sherbrooke soulève des questions » — 14 juillet 2026.
[5] Registre des entreprises du Québec — fiche Phénix Ascendant International inc. / Rising Phoenix International inc. (NEQ 1172583222), consultée le 15 juillet 2026.
[6] Radio-Canada — « Des étudiants indiens dénoncent les pratiques d'une firme de recrutement » — 25 novembre 2020; jugement de la Cour supérieure du 3 décembre 2019 y étant rapporté.
[7] Registre foncier du Québec — index aux immeubles, lot 1 030 881 (Sherbrooke); actes 15 917 789, 25 420 659, 25 864 239, 26 195 275, 26 216 044, 28 891 313 et 28 897 606.
[8] Radio-Canada — « L'UPAC arrête trois personnes liées au recrutement d'étudiants indiens » — 20 novembre 2020; « Des accusations de "fraudes" au cœur du recrutement massif d'étudiants étrangers » — avril 2022 (plaidoyer de non-culpabilité enregistré).
[9] Registre des actions collectives du Québec — dossier 500-06-001097-209 (jugement sur le désistement).
[10] Radio-Canada — « Rising Phoenix et ses collèges privés se mettent à l'abri de leurs créanciers » — 10 janvier 2022.
[11] Registre foncier du Québec — sommaire 27 398 915 (jugement C.S. Montréal 500-11-060613-227 du 14 mars 2022, certificat du contrôleur du 30 juin 2022).
[12] Registre des entreprises du Québec — fiche 13901823 Canada inc. (NEQ 1177511731) : actionnaire Cestar International Education Group Ltd.; enseignes CDE Collège, Collège de l'Estrie, CCSQ, Collège M déclarées en juillet 2022.
[13] Registre des entreprises du Québec — fiches École de secrétariat Notre-Dame-des-Neiges (1985) (NEQ 1142548800) et Collège supérieur de Montréal (C.S.M.) inc. (NEQ 1142424424), consultées le 15 juillet 2026.
[14] Registre foncier du Québec — lot 1 030 855 (108-110 Wellington N.) : actes 26 589 323 (vente, 2021) et 27 938 153 (hypothèque, 2023).
[15] Registre des entreprises du Québec — fiche 9521-3468 Québec inc. (NEQ 1180024912).
[16] Observations de l'auteur, rue Wellington Nord, juillet 2026. L'auteur est établi et actif sur cette rue depuis 2021.
