- Un réseau qui déborde par conception — Sherbrooke compte 138 ouvrages de surverse le long de la Magog et de la Saint-François, qui rejettent des eaux usées non traitées des centaines de fois par année (1 896 épisodes recensés en 2023).
- La plage suit la pluie — La plage Lucien-Blanchard a fermé 34 fois durant l'été humide de 2023, contre 20 fois durant l'été sec de 2024. La corrélation n'est pas avec un compteur de surverses, mais avec la météo.
- Diluer n'efface pas — L'argument de la dilution relève de l'homéopathie inversée : une tonne de matières diluée dans un gros cours d'eau reste une tonne de matières. Les solides coulent, le phosphore nourrit les algues, les contaminants persistants finissent dans le poisson.
- Pas juste Sherbrooke — Coaticook a dépassé ses normes de rejets autorisés 168 fois en 2024, davantage que Sherbrooke (110), au point de surprendre son propre maire.
- La facture du « presque zéro » — Éliminer le problème coûterait environ 150 M$. La Ville prévoit pour l'instant 10 M$ sur cinq ans.
Chaque fois qu'il tombe une bonne pluie sur Sherbrooke, une partie de ce que vous envoyez dans votre toilette finit dans la Magog ou la Saint-François sans passer par l'usine. Ce n'est ni un accident ni un scandale caché : c'est écrit dans la conception même du réseau, et c'est parfaitement légal. Le problème, c'est que ce mécanisme déborde exactement là où les familles veulent se baigner — et que l'argument servi pour nous rassurer, la dilution, tient davantage de la pensée magique que de la science. La plage Lucien-Blanchard est devenue le thermomètre involontaire d'un système d'égouts qui a soixante ans de retard sur la ville qui a poussé autour.
Le millier invisible
Comme la plupart des villes du Québec, Sherbrooke rejette régulièrement des eaux usées non traitées dans ses cours d'eau. Ça se fait par 138 ouvrages de surverse — des sortes de disjoncteurs hydrauliques — répartis le long de la rivière Magog et de la rivière Saint-François. Quand il pleut fort, le réseau reçoit plus d'eau qu'il ne peut en acheminer à l'usine, et le trop-plein part directement à la rivière.
Combien de fois par année ? La réponse dépend de la météo. En 2019, la Ville était responsable de 1 130 rejets. En 2023, année particulièrement pluvieuse, la Fondation Rivières en a recensé 1 896 — de loin le plus haut total de l'Estrie. Historiquement, la Ville parlait d'un millier de déversements par année. Un bémol important : Sherbrooke fait partie des municipalités que la Fondation Rivières a montrées du doigt pour ne pas mesurer correctement ses débordements, faute d'enregistreurs électroniques sur tous ses ouvrages. Le chiffre réel est donc une estimation, pas une mesure au litre près.
Au palmarès 2024, l'indice d'intensité des déversements normalisé par la population atteint 0,984 pour Sherbrooke, ce qui la classe 110e sur 439 municipalités. Ce n'est pas « 0,984 déversement par habitant » : c'est un indice de comparaison qui tient compte de la durée des débordements et de la taille des ouvrages. Sur ce barème, Sherbrooke fait mieux que beaucoup de villes de sa taille — mais « mieux que pire » reste loin de « bien ».
~600 mm de pluie
~453 mm de pluie
La plage qui ferme quand il pleut
La plage Lucien-Blanchard, sur la rive de la Magog au lac des Nations, est le parc le plus fréquenté de Sherbrooke. C'est aussi celui qui ferme le plus. Et le motif des fermetures, ce n'est pas un test d'eau positif : c'est la pluie. La Ville ferme de façon préventive, sans analyse, après une pluie forte ou abondante, parce que l'historique dit qu'il « est probable » que l'eau soit mauvaise. Autrement dit, on ferme avant de savoir, parce qu'on sait d'avance.
Le graphique le dit crûment. L'été pluvieux de 2023 a forcé 34 fermetures, un record. L'été sec de 2024 en a forcé 20, dont six pour de forts courants — le meilleur bilan depuis 2017. La différence entre les deux années, ce n'est pas un investissement miracle : c'est 150 mm de pluie en moins. Quand il ne pleut pas, la plage reste ouverte.
D'où vient la contamination ? Ici, deux récits s'affrontent. La Ville évoque le ruissellement urbain, les raccordements illicites d'égouts sanitaires dans le pluvial, et — l'argument qui fait sourciller — les oiseaux aquatiques. Le Conseil de gouvernance de l'eau (COGESAF), lui, désigne les surverses, et rappelle qu'un tuyau déverse des eaux usées juste en face de la plage. Les deux peuvent avoir raison en partie. Mais quand les fermetures épousent la courbe des précipitations à ce point, attribuer le gros du problème aux canards demande un certain culot.
Combiné dès la conception
La racine du problème est dans les vieux quartiers. Une bonne partie du réseau y est « unitaire » : la même conduite reçoit l'eau de pluie et les eaux usées des résidences. En temps normal, tout part à l'usine. En cas de forte pluie, le mélange dépasse la capacité du réseau et l'excédent file à la rivière. La Ville insiste : ces déversements sont composés à environ 97 % d'eau de pluie et 3 % d'eaux usées. C'est vrai — mais ce 3 % contient des matières fécales, des lingettes, des mégots, et c'est lui qui ferme les plages.
Séparer les réseaux est long et coûteux. La Ville a investi 10 M$ entre 2013 et 2017 pour la séparation, puis quelques millions de plus pour corriger des ouvrages de surverse. Mais elle ne peut pas tout refaire : il reste 128 km de réseau pluvial à ajouter, à environ 1 000 $ le mètre.
L'homéopathie des eaux usées
Le 3 % a un défenseur de taille : la dilution. L'argument est toujours le même, de Sherbrooke à Montréal — quand le débit du cours d'eau est assez gros, les eaux usées « se diluent » et l'impact devient négligeable. Lors du fameux « flushgate » de 2015, Montréal a rejeté près de 5 milliards de litres d'eaux usées dans le fleuve, en plaidant que le débit du Saint-Laurent (environ 7 000 m³/s contre 13 m³/s pour le déversement) ferait le ménage. Sur papier, une dilution de 1 pour 540.
Sauf que diluer, ce n'est pas faire disparaître. C'est le principe même de l'homéopathie inversée : on agite, on dilue, et on décrète que le problème s'est évaporé. La dilution baisse la concentration à un instant donné; elle ne change rien à la masse totale qui entre dans le système. Diluer une tonne de matières dans un gros fleuve, ça donne exactement une tonne de matières dans un gros fleuve. Elle est juste plus difficile à voir.
C'est exactement ce qu'on a constaté en aval de Montréal : rendu au lac Saint-Pierre, plus de variation des bactéries — parce que le lac avait fait office de « filtre tertiaire » et avalé la charge à la place des villes en aval. Un filtre, ça ne détruit rien : ça retient. Et un filtre qu'on ne nettoie jamais finit par s'encrasser. Pire encore, les analyses fédérales ont retrouvé des retardateurs de flamme (PBDE) et des composés perfluorés (PFOS) dans la perchaude, le brochet et le maskinongé, attribués aux eaux usées montréalaises. La Magog joue le même rôle pour Sherbrooke, à plus petite échelle : ce que le réseau lui refile lors de chaque surverse ne s'évapore pas vers la Saint-François, il se dépose, s'accumule et nourrit lentement un cours d'eau déjà fragile. La dilution, c'est un argument comptable. L'écosystème, lui, fait l'addition.
Pas juste Sherbrooke
Le réflexe serait de désigner Sherbrooke comme le cancre régional. Par le volume brut, c'est exact : 1 896 épisodes en 2023, loin devant tout le monde en Estrie. Mais le portrait se renverse quand on regarde non plus le nombre total, mais le nombre de fois où une ville dépasse ses propres normes de rejets autorisés — le vrai indicateur de mauvaise gestion.
Coaticook a dépassé ses normes de rejets autorisés 168 fois en 2024 — un des sept pires bilans du Québec à ce chapitre, devant Sherbrooke. Un chiffre qui a pris de court le maire Simon Madore lui-même, qui savait sa ville aux prises avec des déversements, mais pas à ce point. La rivière Coaticook, qui borde la municipalité et sert aussi à produire de l'électricité, complique tout : monter le niveau pour turbiner augmente le risque de débordement. La Ville mise sur un clapet antiretour, qu'elle estime capable d'éviter jusqu'à 90 % de ses déversements, et sur la transformation du stationnement de l'aréna en bassin de rétention.
Où ça déverse, exactement
La carte des ouvrages d'assainissement de Sherbrooke, dressée par la Fondation Rivières à partir des données du ministère de l'Environnement, parle d'elle-même. Les points de surverse se concentrent en grappe serrée le long du corridor de la Magog, en plein centre-ville — précisément là où se trouvent le lac des Nations et la plage Lucien-Blanchard. Un second paquet apparaît au nord, à Bromptonville, sur la Saint-François.
La carte complète est consultable et fouillable en ligne : la carte interactive de la Fondation Rivières permet de cliquer sur chacun des ouvrages, de voir leur intensité et de comparer les municipalités d'une année à l'autre, à partir des données brutes du ministère de l'Environnement.
Petite précision technique qui compte pour la rigueur : au dossier officiel, les milieux récepteurs déclarés des stations de Sherbrooke sont la rivière Saint-François et la rivière Nicolet (le secteur Saint-Élie draine vers la Nicolet). La Magog n'apparaît pas comme « milieu récepteur » au niveau des stations parce qu'elle se jette dans la Saint-François au centre-ville — mais les ouvrages de surverse qui la longent, eux, débordent bel et bien directement dans la Magog. La rivière trinque, peu importe la case administrative.
La facture du « presque zéro »
Peut-on arrêter ça ? Techniquement, oui. La Ville chiffre le « zéro ou presque zéro » débordement à environ 150 M$ : 100 M$ pour séparer les réseaux, 50 M$ pour construire des bassins de rétention là où la séparation est impossible. Pour l'instant, le scénario sur la table prévoit 10 M$ sur cinq ans pour améliorer les ouvrages de surverse — un ordre de grandeur en dessous.
Pendant ce temps, le gouvernement du Québec n'impose toujours pas d'objectif de réduction : il demande seulement aux municipalités de ne pas dépasser leurs niveaux de 2013, et leur donne jusqu'en 2030 pour y arriver. Avec des pluies appelées à devenir plus intenses et plus fréquentes, ne pas empirer pourrait bien demander de courir juste pour rester sur place. Et la plage Blanchard, elle, continuera de fermer chaque fois que le ciel se videra — pendant qu'on nous répétera que tout ça se dilue.
Simon Perras est chroniqueur indépendant sur mch.wtf et fondateur de MCH Hypothécaire, une plateforme d'analyse de compatibilité hypothécaire. MCH n'est pas un courtier et ne fait aucune recommandation.
Sources
[1] Fondation Rivières — « Palmarès 2024 des déversements d'eaux usées » et erratum — novembre 2025
[2] Fondation Rivières — Carte des déversements (données MELCCFP, 2011-2024)
[3] Radio-Canada — « Des centaines de déversements d'eaux usées dans les rivières » — 21 novembre 2025
[4] Le Val-Ouest — « Déversement d'eaux usées à Richmond : un cas qui n'est pas unique » — 17 décembre 2024
[5] La Tribune — « Plage Lucien-Blanchard : des efforts qui portent leurs fruits ? » — 21 mars 2025
[6] La Tribune — « Toujours plus de fermetures à la plage Blanchard » — 18 mai 2024
[7] Radio-Canada — « Sherbrooke va s'attaquer aux raccordements illicites » — 20 mai 2024
[8] Radio-Canada — « Sherbrooke n'a pas les moyens de cesser de déverser ses eaux usées » — 2015
[9] La Tribune — « Sherbrooke investira 1,4 M$ pour contenir les eaux usées » — 2018
[10] Radio-Canada — « La saga des égouts de Montréal en 5 questions » — octobre 2015
[11] INSPQ — « Déversement d'eaux usées à Montréal » — 2016 (étude UQTR sur le lac Saint-Pierre)
