« Un itinérant "coûte" 77 600 $ par année. Le loger coûterait moins cher. »
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« Un itinérant "coûte" 77 600 $ par année. Le loger coûterait moins cher. »

6 min de lecture

  • Le chiffre — Une étude McGill/CIRANO (2026) estime à 77 600 $ par année, en moyenne, les dépenses publiques mobilisées autour d'une personne en situation d'itinérance au Québec. Total : 776 M$.
  • Ce que ça mesure vraiment — Pas un « fardeau » qu'on effacerait en faisant disparaître les gens : la somme des services (urgence, santé mentale, hôpital, sécurité, communautaire), nette de leurs revenus.
  • Le renversement — L'auteur de l'étude ne dit pas « ça coûte cher de les tolérer ». Il dit : loger en permanent coûte moins cher que de laisser les gens dehors.
  • À Sherbrooke — 133 personnes itinérantes par 100 000 habitants, 5e rang au Québec. En Estrie, environ 700 personnes.
  • Le levier — Le premier facteur de protection identifié : l'offre de logement social. Pendant ce temps, le loyer moyen d'un 3½ est passé de 764 $ (2020) à 1 094 $ (2025).

C'est un chiffre qui fait un bruit sourd quand on l'entend : un itinérant « coûterait » 77 600 $ par année à la société. On l'a lu ce matin, on l'a répété au café, et le réflexe suit tout seul — « ben voyons, ça coûte cher, ce monde-là. » Sauf que le chiffre dit exactement l'inverse de ce qu'on lui fait dire.

Il vient d'une étude sérieuse. Il est réel. Et une fois qu'on comprend ce qu'il mesure, il ne plaide pas contre les personnes à la rue. Il plaide pour leur donner un toit.

D'où sort le 77 600 $ — et ce qu'il compte

Triptyque de services publics : urgence hospitalière, véhicule de police, porte de refuge

Le chiffre vient d'un rapport du CIRANO signé par Eric Latimer, professeur émérite à McGill, publié en 2026. Sur la base d'environ 10 000 personnes en situation d'itinérance visible recensées en 2022, les chercheurs évaluent à 776 millions de dollars les coûts annuels associés — soit 77 600 $ par personne, en moyenne.

Une seconde étude, réalisée en 2023 par la firme AppEco pour l'Union des municipalités du Québec, arrivait à un montant voisin : 72 521 $ par personne. C'est cette étude qui ventile le mieux la dépense, et la ventilation est instructive : les coûts liés à la sécurité et à la police dépassent 17 000 $, les séjours en institut psychiatrique tournent autour de 14 000 $, les visites à l'hôpital et le recours aux refuges frôlent chacun 7 000 $.

Regardez bien cette liste. Police, hôpital, psychiatrie, refuge. Ce ne sont pas des dépenses « pour » la personne au sens d'un cadeau qu'on lui ferait. Ce sont les coûts que génère l'absence de solution stable : on ramasse en urgence, en répression et en soins ce qu'on n'a pas réglé en amont. Le rapport CIRANO le formule froidement : ce coût est calculé net des revenus d'emploi des personnes concernées, et il n'isole même pas la part strictement attribuable à l'absence de logement. Autrement dit, une personne logée continuerait de coûter quelque chose en santé et en services. Juste beaucoup moins.

C'est pour ça que les formules du genre « on économiserait 77 600 $ en faisant disparaître le problème » sont fausses. On ne fait pas disparaître une personne. On peut, par contre, changer la colonne dans laquelle elle apparaît.

Le calcul qu'on n'ose pas faire : la rue coûte plus cher qu'un toit

Petit studio modeste avec un lit fait et une fenêtre éclairée par le matin

C'est ici que l'étude devient un argument, et pas juste une facture. Latimer et son équipe montrent que loger les gens de façon permanente réduit la dépense publique. Sur les 776 M$, une large part — 445 M$ — provient des organismes communautaires qui offrent hébergement d'urgence, repas et soutien psychosocial. Selon les chercheurs, la moitié de ce volet d'hébergement temporaire pourrait être économisée après cinq ans si on basculait vers du logement permanent.

La logique est celle du « Logement d'abord », documentée depuis des années : une personne qui a une porte à elle cesse d'accumuler les nuits de refuge, les passages à l'urgence, les interventions policières. Le toit n'est pas une récompense qu'on accorde une fois la personne « réparée ». C'est la condition qui rend la réparation possible — et, accessoirement, l'option la moins chère pour le contribuable.

Le rapport pointe d'ailleurs le levier le plus efficace pour prévenir l'itinérance : l'ampleur de l'offre de logement social dans un secteur donné. Plus il y a de logement abordable, moins il y a de basculements. Ce qui nous ramène, inévitablement, au prix des loyers.

Et à Sherbrooke, ça ressemble à quoi

Centre-ville de Sherbrooke

Le chiffre est québécois, mais la réalité est à notre porte. Le dénombrement du 15 avril 2025 a recensé 12 077 personnes en situation d'itinérance visible dans la province, une hausse d'environ 20 % depuis 2022. En Estrie, on parle d'environ 700 personnes, avec une augmentation de 4,2 % sur la même période — la plus faible progression des régions recensées, ce qui n'est pas rien, mais reste une hausse.

À Sherbrooke même, le bilan municipal 2025 situe l'itinérance à 133 personnes par 100 000 habitants, au 5e rang québécois. « Ce n'est pas seulement un problème qui touche la métropole », résumait la mairesse Marie-Claude Bibeau. Le phénomène s'est installé dans les villes moyennes, et l'Estrie ne fait pas exception.

Pendant que le nombre de personnes sans toit augmente, le coût de se loger, lui, s'envole : le loyer moyen d'un logement d'une chambre au Québec est passé de 764 $ en 2020 à 1 094 $ en octobre 2025. Chaque hausse de loyer pousse quelques ménages de plus vers la précarité — et l'étude nous dit que c'est précisément là que se joue la prévention.

La vraie ligne du bas

Alors oui, un itinérant « coûte » 77 600 $ par année. Mais ce chiffre n'est pas une accusation contre les personnes à la rue. C'est une facture que la société se présente à elle-même pour avoir laissé le problème sans réponse — et une facture qu'elle pourrait réduire en offrant ce qui manque au départ : un logement.

On a tendance à croire qu'agir coûterait cher. L'étude dit le contraire : c'est l'inaction qui coûte cher, année après année, à 77 600 $ l'unité. Et derrière chaque unité, il y a une personne dont l'espérance de vie est de 15 à 20 ans inférieure à la moyenne. La question n'est donc pas de savoir si on a les moyens de les loger. C'est de savoir combien de temps encore on aura les moyens de ne pas le faire.

Sources
[1] CIRANO — Latimer, E. et coll., « Les coûts économiques associés à l'itinérance au Québec », rapport 2026RP-10 (2026)
[2] La Presse — « Chaque personne itinérante coûte 77 600 $ par année » — 16 juillet 2026
[3] Radio-Canada — « Offrir un toit aux itinérants revient moins cher à la société » (étude AppEco/UMQ, 72 521 $) — 13 septembre 2023
[4] MSSS — Dénombrement « Tout le monde compte » 2025 : 12 077 personnes, +20 % depuis 2022
[5] Radio-Canada / La Tribune — Itinérance en Estrie (~700 personnes, +4,2 %) et à Sherbrooke (133/100 000, 5e rang) — mai-juin 2026
[6] Observatoire des inégalités — Loyer moyen 1 chambre : 764 $ (2020) → 1 094 $ (oct. 2025)

Note méthodologique — Les deux études citées mesurent des choses légèrement différentes (années de référence et périmètres distincts) : leurs montants, voisins, ne sont pas strictement interchangeables. Les comparaisons de hausse régionale reposent sur les données ajustées du MSSS, seules valables pour comparer 2022 et 2025.


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