Un mot retiré, une boulangerie fermée : le fil d'un dérapage public
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Un mot retiré, une boulangerie fermée : le fil d'un dérapage public

Tout part d'un commentaire sur Facebook. Une conseillère municipale réagit à la fermeture d'une boulangerie, lâche un mot cru, puis l'efface. Quelques heures plus tard, le propriétaire dépose une plainte en éthique. Mais derrière l'échange se cache dix ans d'histoire d'un commerce de l'ouest de Sherbrooke. Voici le fil des faits — chaque pièce est publique et vérifiable. Les conclusions, on les laisse au lecteur.

Le mot de trop

Le dimanche 31 mai 2026, un citoyen s'interroge sur la fermeture de la boulangerie Au Cœur du Pain dans un groupe Facebook local. La conseillère municipale Christelle Lefèvre (district Saint-Élie, indépendante) répond depuis sa page personnelle. Elle écrit que la situation est surtout triste pour les employés, les anciens propriétaires et les créanciers — qui seraient, selon ses mots, en train de « se faire crosser » — et laisse entendre qu'on serait surpris de savoir ce qui se cache derrière. Elle modifie ensuite son commentaire pour retirer l'expression et la phrase qui suivait [1].

CE QUE DIT LA CONSEILLÈRE › Sympathie pour employés, créanciers et anciens proprios › A retiré le mot, dit être allée « trop loin » › Invoque des « procédures en cours » CE QUE DIT LE PROPRIÉTAIRE › Y voit une atteinte à sa réputation › Dépose une plainte en éthique (Commission municipale du Québec) › Dit ne pas être le seul commerçant

Aux yeux de Lewis Judith, copropriétaire de la boulangerie, ce commentaire sous-entend qu'il aurait agi de mauvaise foi et porte atteinte à sa réputation. Le lundi 1er juin, il dépose une plainte qu'il entend porter jusqu'à la Commission municipale du Québec (CMQ), l'organisme qui traite les manquements à l'éthique des élus. Il estime que les propos contreviennent au Code d'éthique des élus de Sherbrooke, qui impose de respecter la dignité, la vie privée et la réputation des personnes, et d'éviter les écrits vexatoires ou dénigrants. Il affirme aussi ne pas être le seul commerçant de l'arrondissement à avoir eu des frictions avec la conseillère [1].

La défense de l'élue

Interpellée par les médias, Christelle Lefèvre dit ne pas pouvoir commenter une plainte dont elle ignorait le dépôt. Elle reconnaît être allée trop loin avec le mot qu'elle a retiré, mais maintient sa sympathie pour les employés, les créanciers et les anciens propriétaires. Elle juge « scandaleux » que les propriétaires actuels passent pour des victimes, tout en précisant que ce n'est pas à elle de trancher puisqu'il y aurait des procédures en cours [1].

Dix ans en arrière : ce que dit le registre

Pour comprendre de qui et de quoi on parle, il faut remonter le fil au Registre des entreprises du Québec. L'histoire corporative est limpide et entièrement publique.

31 janv. 2016 Steeve Pinget et Daravanh Kéomanivong fondent Au Cœur du Pain inc. (Sherbrooke + Racine), à parts égales. 27 juin 2024 Lewis Judith constitue une nouvelle société (9520-3287 Québec inc.). 9 juill. 2024 Fusion simplifiée : la société de 2016 est absorbée par la nouvelle, qui reprend le nom Au Cœur du Pain inc. 11 juill. 2024 L'entreprise d'origine (2016) est radiée d'office à la suite de la fusion. 9 janv. 2026 Dernière déclaration annuelle déposée au registre par l'entreprise. Aucune faillite déclarée. 31 mai 2026 Commerces fermés. La conseillère commente la fermeture sur Facebook, puis retire un mot. 1er juin 2026 Plainte en éthique déposée; cap sur la Commission municipale du Québec.

Le rachat de 2024, expliqué

Le « rachat » de 2024 n'est pas une simple vente d'actions. C'est un montage classique en trois temps : l'acheteur crée une société neuve, en prend le contrôle, puis fusionne l'ancienne entreprise dans la nouvelle, qui conserve le nom du commerce.

Au Cœur du Pain inc. (origine) NEQ 1171577225 — fondée en 2016 Pinget & Kéomanivong 9520-3287 Québec inc. (coquille) créée le 27 juin 2024 Judith & Postolache fusion simplifiée — 9 juillet 2024 Au Cœur du Pain inc. (actuelle) NEQ 1179976858 Lewis Judith (prés.) · Nicoleta Postolache (v.-p.)

Au terme de l'opération, Lewis Judith devient président et actionnaire majoritaire, et Nicoleta Postolache, deuxième actionnaire, trésorière et vice-présidente. Le siège est établi sur le chemin de Saint-Élie, et les deux points de vente — boulevard de Portland à Sherbrooke et route 222 à Racine — restent rattachés à l'entreprise.

La version de l'acquéreur

Sur la fermeture, Lewis Judith décrit une reprise difficile dès le départ : une dette importante au moment du rachat, une dette ajoutée pour acquérir l'entreprise, et des frais d'avocats parce que, dit-il, certaines choses n'auraient pas été respectées en coulisses. Il raconte avoir repris un commerce sans pâtissier ni boulanger, avoir dû apprendre le métier, et y avoir laissé ses économies. Des repreneurs pourraient relancer les activités dans les prochaines semaines, mais lui et sa conjointe ne le feront pas [1].

Qui pouvait parler, qui devait se taire?

C'est là que l'affaire devient plus qu'une chicane Facebook. Une élue commente publiquement la fermeture d'un commerce privé, puis, quand on lui demande des comptes, invoque des « procédures en cours » pour ne plus rien dire. Le devoir de réserve d'une élue et le droit du public de comprendre ce qui se passe dans sa communauté se télescopent. Les questions restent ouvertes : que recouvrent ces procédures? Sur quelles bases une conseillère affirme-t-elle que des gens se sont fait flouer? Et qu'est-ce qui, dans ce dossier, relève vraiment du public?

Ce que le registre dit — et ne dit pas

Ce qu'il établit : la structure corporative, les dates, les noms des administrateurs et actionnaires, l'absence de faillite déclarée, et le fait que les deux établissements sont encore inscrits comme actifs au registre (pas encore mis à jour).

Ce qu'il n'établit pas : le prix de la transaction, l'existence d'un litige entre acheteur et vendeurs, et surtout — qui dit vrai. Aucune faute n'est démontrée du côté de qui que ce soit. À ce jour, la plainte est déposée, pas tranchée.

Restent trois certitudes : un mot effacé, une plainte déposée, une boulangerie aux portes closes. Et une question d'éthique municipale qui suivra son cours devant la Commission municipale du Québec. Pour le reste, les faits sont sur la table. Au lecteur d'en faire la lecture.

[1] La Tribune, « Le propriétaire d'Au Cœur du pain dépose une plainte contre une élue », Charles Ferron, 2 juin 2026. Données corporatives : Registre des entreprises du Québec (NEQ 1171577225 et 1179976858), consultées le 2 juin 2026.


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